mardi 20 juin 2017

La démocratie française dans un drôle d'état


Par Laurent SAILLY

L’abstention est le premier revers politique d’Emmanuel Macron.

L’élan populaire d’En-Marche, grossi artificiellement par la loupe médiatique, s’est brutalement interrompu dès le premier tour des législatives où les candidats LREM et leurs alliés ont recueilli moins de voix que le candidat Macron au premier tour de la présidentielle. Le taux historique de l’abstention au deuxième tour des élections législatives a confirmé cette vision.

Cette abstention massive traduit-elle une insubordination civique ou un consentement tacite ?

Le quinquennat et l’inversion du calendrier électorale donnent le sentiment que tout est joué à l’issue de l’élection du chef de l’Etat. Nous sommes en 2017 comme en 2002 : Jacques Chirac avait réalisé un score faible au premier tour de la présidentielle (19,9%), un très large soutien des forces républicaines face au candidat F.N. au second tour, pour obtenir une large majorité à l’Assemblée nationale (365 députés).
Si ce qui est exposé ci-dessus constitue en partie une des raisons de l'abstention, celle-ci est l'expression également d'une manifestation contre l'offre politique. J'en veux pour preuve d'abord que les Français qui voulaient voter ont eu recours massivement au vote par procuration, ensuite il faut souligner l'importance des votes blancs et nuls, enfin, toutes les enquêtes du CEVIPOF soulignent l'intérêt des Français pour la politique (confirmé par la fréquentation  des meetings et par l'audimat des émissions politiques notamment des débats).

Emmanuel Macron est, certes, moins tenu par les baronnies locales que l’était le président Chirac. Son sort est-il plus enviable ? Je ne crois pas. L’enracinement territorial des primo-députés est une faiblesse dans l’organisation jacobine de notre pays d’une part, et l’abstention fragilise la légitimité de leur élection d’autre part.

Comme la Révolution française s’était faite sans le peuple (certains historiens ont parlé de « Révolution bourgeoise »), la « Révolution » menée pat Emmanuel Macron s’est faite sans les électeurs pour qui elle semblait écrite. Ainsi, l’épisode électoral de 2017 s’est-il déroulé sans les jeunes (18-35 ans), sans les ouvriers, sans les employés. Emmanuel Macron doit son élection aux cadres, aux professions intellectuelles supérieurs et au plus de 60 ans.

Nous avons la confirmation de cette structure socio-culturelle dans la composition de l’Assemblée nationale. Celle-ci, plus jeune, plus féminine, n’est pas plus populaire, pas plus représentative. La « Révolution macroniste » est un leurre. La capacité des tenants de « l’ancienne politique » ne trouvant aucune difficulté à trouver sa place dans un nouveau système qui n’en a que le nom. Il n’y a qu’à voir le profil des « députés novices » de LREM. Le renouveau se fait par le « haut » avec des élus, qui pour beaucoup, ne sont pas des novices en politique. Renouveau qui aurait de toute façon eu lieu sans l’effet Macron d’une part liée à l’épuisement de certains parlementaires qui ne souhaitaient pas se représenter et, d’autre part, par l’application de la loi sur le non cumul des mandats.

L’échec électoral des « vieux partis traditionnels » (P.S. qui subit un coup de Trafalgar, et L.R. qui connaît une victoire à la Pyrrhus) risque de nuire aux débats parlementaires en laissant face à des primo-députés, un  peu tendres, un  peu naïfs, des ténors d’envergure nationale du type Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, Clémentine Autain et Gilbert Collard, entre autres.

La Constitution de 1958 rappelle justement dans son article 4 :

« Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie.
Ils contribuent à la mise en œuvre du principe énoncé au second alinéa de l'article 1er dans les conditions déterminées par la loi.
La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation. »

La question est alors : peut-on se passer des parti politiques ? Qu’est-ce que la « société civile » ?

Des parties politiques sortent des individus qui, ayant gravi les échelons un à un, et accèdent, alors combien même ils sont issus de milieux modestes, aux responsabilités. Composés de membres d’origines sociales différentes, les partis politiques, parce qu’ils dépendent d’une direction collégiale, assurent le respect de l’intérêt général. Il est à craindre, que des élus « société civile » soit plus tentés (ou poussés) à défendre l’intérêt de leurs semblables.

Pourtant, le reproche fait aux partis de défendre des intérêts partisans est bien fondé. Que s’est-il donc passé ? La professionnalisation de la politique, la formation stéréotypée des hommes politiques, la surmédiatisation de l’activité politique ont profondément modifier la perception du temps (devenu très court) et, poussé les électeurs à rechercher l’homme providentiel. Or celui-ci n’existe pas, le temps politique n’est pas celui des médias. La déception ne peut être qu’au bout du chemin. Cela est d’autant plus vrai dans le système politique de notre pays où les électeurs veulent une direction du type anglo-saxon, mais avec une discipline méditerranéenne. Il faut remarquer que, la chute du mur de Berlin en 1989 et les crises financières des années 2000 ont mis fin aux idéologies que portaient nos partis politiques. Le protestantisme anglais, favorable au libéralisme économique, et le syndicalisme allemand, favorable à l’entreprise, ont facilité la mutation intellectuelle des élus et des électeurs. Ajoutez à cela un méconnaissance (même basique) des, principes économiques fondamentaux de nos concitoyens et vous générerez une attente des électeurs est trop forte et leur implication trop faible.

Politiquement (et économiquement) les Français ne sont pas entrés dans le XXIème siècle. La présence aux élections présidentielles de trois candidats d’extrême-gauche et de deux candidats d’extrême-droite témoignent de ce décalage.

La pauvreté du débat politique, l’accumulation des « affaires », l’incapacité du pouvoir a lutter contre le chômage, l’insécurité, le terrorisme, les incivilités, les inégalités sociales, la perte du pouvoir d’achat ont fait le reste.

Aujourd’hui, nos institutions sont à bout de souffle. La démocratie agonise. Il est temps de changer de régime politique : c’est ce que je propose dans ma proposition de loi "Pour un nouveau pacte républicain entre des élus engagés et de électeurs responsables."