Laurent Bouvet: «Aux origines du tournant identitaire»


LE FIGARO MAGAZINE. - Après la crise sanitaire, beaucoup d’observateurs s’attendaient à voir les questions économiques et sociales resurgir au premier plan. C’est pourtant la question identitaire qui a refait surface. Est-ce une surprise?

Laurent BOUVET. -
Non, ce n’est pas une surprise. La dernière polémique avant le confinement concernait la place des femmes face au sexisme supposé du cinéma français ; à la sortie, c’est le racisme supposé de la police ou de l’État. Comme si la crise sanitaire n’avait représenté qu’une parenthèse dans ces querelles identitaires qui touchent désormais régulièrement la France. Mais ces représentations identitaires de la réalité n’éliminent pas les déterminants socio-économiques, elles les transforment. Les questions culturelles donnent ainsi le sentiment de pouvoir être résolues par un approfondissement des droits car elles correspondent aussi au moment idéologique que nous traversons. C’est pour cela qu’elles dépassent désormais les questions économiques comme point de fixation du débat public.

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Nous serions entrés dans ce que vous appelez «l’âge identitaire»? De quoi s’agit-il?

Ce que j’appelle «l’âge identitaire», c’est ce moment particulier où les questions d’identité prennent de plus en plus d’importance au point de devenir déterminantes comme l’était l’infrastructure économique autrefois. Les positions relatives de chacun ne seraient plus guidées par la classe sociale ou par la place dans le processus de production, mais par des rattachements identitaires. Chacun est alors relié à un type d’identité - réelle ou fantasmée - qui le surdétermine dans toute son existence. Ensuite, l’explication intellectuelle, médiatique puis politique du monde rattache les faits, l’histoire ou l’actualité à une identité spécifique qui conduit à une interprétation univoque de ces faits, de cette histoire ou de cette actualité. C’est le cas avec la polémique sur les statues de Schœlcher ou de Colbert, qui sont réduits à des esclavagistes

Colonialisme, sexisme, racisme, islamophobie : pas une semaine ne passe sans qu’une polémique de nature identitaire ne vienne mettre en cause notre pays, ses institutions ou son histoire. La crise Covid et le confinement auront constitué une pause de courte durée dans cette surenchère identitaire : à l’occasion de la mort de George Floyd aux États-Unis, les polémiques se sont déconfinées, pointant du doigt le racisme dans la police. Comment en sommes-nous arrivés à faire des questions d’identité le fond d’une bonne part du débat public ? La raison tient en une expression : l’entrée de notre pays dans « l’âge identitaire ». Un moment particulier de notre histoire intellectuelle et politique qui voit le libéralisme culturel modifier profondément la manière dont nous vivons les uns avec les autres. C’est cette histoire que raconte Laurent Bouvet : elle naît en Europe, s’épanouit aux États-Unis et nous revient aujourd’hui, mettant en péril l’universalisme républicain.

Présentation de la collection : Et après ? Notre monde post-coronavirus ne sera sans doute plus le même. Quel sera le rôle de l’État ? Doit-on remettre en cause la mondialisation ? Doit-on se méfier ou s’appuyer davantage sur les scientifiques ? Autant de questions, et bien d’autres, sur lesquelles il faudra se pencher.
Les Éditions de l’Observatoire, depuis leur création, ont l’ambition d’anticiper et de créer les débats d’idées. Nous continuons donc notre mission dans cette période propre à la réflexion en publiant de courts livres numériques qui amorcent déjà les thèmes de ce « monde d’après ». Nos auteurs ont répondu présents, conscients de former au sein de leur maison d’édition une véritable communauté de pensée.
Muriel Beyer
Directrice des Éditions de l’Observatoire



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