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Le courrier des stratèges

Pourquoi il faut relire "Le Choc des civilisations" de Samuel P. Huntington

À l’inverse de Francis Fukuyama, Samuel P. Huntington voyait dans le nouvel ordre mondial qui suivait la guerre froide un risque d’émergence des conflits tribaux et religieux. Les nations occidentales, en délaissant leurs identités et en menant une politique globale, acceptaient de devenir multicivilisationnelles.


Menacé par la puissance grandissante de l’islam et de la Chine, l’Occident parviendra-t-il à conjurer son déclin ? Saurons-nous apprendre rapidement à coexister ou bien nos différences nous pousseront-elles vers un nouveau type de conflits, plus violents que ceux que nous avons connus au xxe siècle ? Pour Samuel P. Huntington, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles. Les frontières politiques comptent moins que les barrières religieuses, ethniques, intellectuelles. Au conflit entre les blocs idéologiques de naguère succède le choc des civilisations...
Devenu un classique depuis sa parution originale en 1996 (et sa traduction française aux éditions Odile Jacob, dès l’année suivante), un statut que les vingt-cinq années suivantes n’ont fait que confirmer, ce livre majeur est une clé indispensable pour comprendre le monde contemporain et ses menaces.

Samuel P. Huntington (1927-2008) a enseigné la science politique et la géopolitique pendant plus de cinquante ans à l’Université Harvard, où il a dirigé le John M. Olin Institute for Strategic Studies. Expert auprès du Conseil national américain de sécurité sous l’administration Carter, il est par ailleurs le fondateur de la prestigieuse revue Foreign Policy.
 
  

Retour sur Huntington
Par Olivier Galland

Le retrait précipité des Américains d’Afghanistan a définitivement enterré l’idée naïve de nation building. Plus largement plus personne ne croit à la théorie selon laquelle, avec le développement économique, les valeurs occidentales de la démocratie et du libéralisme se diffuseraient mécaniquement dans le Monde. L’optimisme de Francis Fukuyama dans son livre sur La Fin de l’histoire, qui annonçait le triomphe de la démocratie libérale, est passé de mode. Ces thèses venaient de loin, elles étaient celles également des théoriciens américains de la modernisation des années 1950-1960 : des auteurs comme Daniel Lerner, Talcott Parsons ou Samuel Eisenstadt qui partageaient cet optimisme évolutionniste. Ronald Inglehart les rejoint assez largement avec sa théorie du post-matérialisme selon laquelle avec la satisfaction des besoins matériels, les gens adhèrent progressivement à des valeurs qui mettent en avant le sentiment d’appartenance, l’autonomie individuelle et l’expression de soi (voir cette note à son sujet sur Telos).

Inversement, certains commentateurs se demandent si Samuel Huntington n’avait pas vu juste, lorsqu’il avait publié son fameux livre sur Le Choc des civilisations (paru en anglais en 1996 sous le titre The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order et traduit en français en 1997). A sa parution son ouvrage avait été très décrié et n’avait pas trouvé beaucoup de supporters. Huntington pensait que la chute du mur de Berlin mettait fin à un monde bipolaire et ouvrait la voie à un monde multipolaire dans lequel les oppositions ne seraient plus économiques et politiques mais culturelles, en prenant appui sur des identités religieuses et ethniques et des valeurs. Les conflits deviendraient ainsi de nature civilisationnelle.

Retour sur Huntington - Telos (telos-eu.com)

Pourquoi il faut relire "Le Choc des civilisations"
Par Alexandre Devecchio

Nous sommes le 12 septembre 2001 au matin. Le XXIe siècle vient de commencer selon un scénario que personne ou presque n’avait anticipé. Les avions de lignes détournés par les terroristes sont, non seulement, venus percuter les tours jumelles du World Trade Center ainsi que les bâtiments du Pentagone, mais aussi les visions du monde les plus ancrées. Quelle grille pour analyser le nouveau monde en train d’émerger des attentats du 11-Septembre? La presse française et internationale redécouvre alors un ouvrage écrit par l’américain Samuel Huntington cinq ans plus tôt. Son titre: Le Choc des civilisations. Lors de sa parution en 1996, la thèse du professeur à Harvard avait pourtant été dénigrée par la majorité du monde universitaire.

À l’époque, c’était un autre ouvrage qui faisait autorité: La Fin de l’histoire et le Dernier Homme de l’économiste Francis Fukuyama. Publié en 1992 alors que l’URSS venait de s’effondrer, le livre de Fukuyama affirme que la fin de la guerre froide marque le triomphe planétaire de la démocratie et du libéralisme. Dans le sillage de ce best-seller, la plupart des élites rêvaient alors d’un nouveau monde post-national gouverné et pacifié par les experts, le droit et le doux commerce.

Alexandre Devecchio: Vingt ans après le 11-Septembre, pourquoi il faut relire Le Choc des civilisations (lefigaro.fr)

Le Choc des civilisations : récension par Thierry Godefridi

Le Choc des civilisations est une thèse de Samuel P. Huntington (1927-2008) publiée en 1996 en anglais sous le titre The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (la refonte de l’ordre mondial, déjà !), selon laquelle, dans le monde de l’après-guerre froide entre les deux blocs idéologiques, occidental et soviétique, les identités culturelles et religieuses des peuples constitueraient la principale source de conflits au XXIe siècle. La traduction française du livre a paru dès 1997 chez Odile Jacob, qui vient à juste titre de la rééditer.

La question centrale de la théorie développée par ce politologue professeur de l’université Harvard pendant plus d’un demi-siècle (il commença à enseigner à l’âge de 23 ans) est de savoir si, menacé par la puissance grandissante de l’islam et de la Chine, l’Occident parviendrait à conjurer son déclin.

En vérité, Samuel Huntington répondait ainsi à son ancien élève Francis Fukuyama qui, dans un autre bestseller, de 1992, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme (en anglais : The End of History and the Last Man) défendit la thèse que la fin de la guerre froide marquait la victoire idéologique définitive de la démocratie et du libéralisme sur les autres idéologies politiques dont, il faut le noter, les plus grandes au XXe siècle (socialisme, communisme, marxisme, nationalisme, fascisme, etc.) ont toutes été produites par la civilisation occidentale.

La fin de la guerre froide a pu engendrer l’euphorie d’un « nouvel ordre mondial » harmonieux dont la formulation la plus connue est celle de La Fin de l’histoire, convient Huntington, mais le monde n’en est pas devenu pacifique pour autant, avertit-il donc en 1996, et ce serait faire preuve d’orgueil que de penser que parce que le communisme s’est effondré, l’Occident a définitivement vaincu et les musulmans, les Chinois, les Indiens et bien d’autres adhéreront à la démocratie libérale comme s’il n’y avait aucune alternative.

Le Choc des civilisations : Une réédition à point nommé - PALINGENESIE
Un monde ni plus occidental, ni moins dangereux (2)

Le monde continue à se moderniser, il n’en devient pas d’autant plus occidental ni moins dangereux. La croissance économique s’est déplacée vers l’Extrême-Orient et elle s’accompagne d’une influence politique et d’une puissance militaire accrues. Cela incite ces pays économiquement dynamiques, de même que, pour d’autres raisons, les pays à forte expansion démographique, à afficher une aversion grandissante à l’égard de l’Occident et une réticence à en accepter les diktats et les sermons.

Ce constat de Samuel P. Huntington (1927-2008) dans son magistral essai Le Choc des civilisations publié en 1996 témoigne d’une remarquable prescience par rapport à l’évolution du monde qui s’est manifestée depuis un quart de siècle et se poursuit. Si, comme toutes les autres civilisations qui l’ont précédée à l’apogée de la gloire et ont disparu, la civilisation occidentale semble perdre confiance en elle-même et s’épuiser, elle reste néanmoins à ce jour encore dominante. Et pour cause !

Cette domination s’exerce au travers du système bancaire international, de ses monnaies fortes, de ses marchés internationaux de capitaux, de la production de produits finis, des techniques de pointe, du contrôle des voies maritimes, de l’air et de l’espace, des communications, des armements…

Il n’en reste pas moins qu’une croissance économique asthénique, la stagnation démographique, les déficits budgétaires, un faible taux d’épargne, la corruption, la désintégration sociale (sous l’effet du chômage, des drogues, de la criminalité…) condamnent l’Occident au déclin et rendent ses valeurs (droits de l’homme, démocratie, libéralisme, état de droit) par conséquent moins attrayantes pour les autres civilisations. Le constat posé par Huntington reste d’actualité.

« Nous assistons à la fin de l’ère progressiste dominée par les idéologies occidentales, prédit-il, et nous entrons dans une ère au cours de laquelle des civilisations multiples interagiront, se concurrenceront et coexisteront. » A ce processus d’indigénisation du monde président un renouveau culturel, particulièrement en Chine, et un retour du religieux, surtout dans les pays musulmans, favorisés par le dynamisme économique de l’une, démographique des seconds.


Le Choc des civilisations : Quelle place pour l’Occident ? (3)

Dans son essai paru en 1996, Samuel Huntington avait prédit que, dans le monde multipolaire qui apparaissait, la notion de puissance globale serait dépassée et que l’équilibre mondial reposerait sur les Etats phares qui instaureraient l’ordre dans les principales civilisations, occidentale (chrétienne), orthodoxe, islamique, chinoise, japonaise, hindouiste, bouddhiste, latino-américaine et africaine.

Ce modèle civilisationnel conçu pour comprendre les évolutions des relations internationales après la dislocation du bloc soviétique en 1991 permet notamment de situer les frontières de « l’Europe ». Contrairement à ce qu’avança Emmanuel Macron lorsqu’il reçut le président Poutine à Brégançon en 2019, l’Europe ne va pas de Lisbonne à Vladivostok.

Ses frontières politiques historiques, multi-séculaires, se situent là où l’Empire romain fut divisé au IVe siècle entre peuples chrétiens d’Occident et peuples musulmans et orthodoxes et où fut créé au Xe siècle le Saint-Empire romain qui se considérait le continuateur du précédent. Les guerres des Balkans dans lesquelles s’affrontèrent chrétiens, musulmans et orthodoxes firent une démonstration de cette ligne de démarcation de manière tragique.

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