27 août 1664 : Louis XIV crée la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales sous la direction de Colbert


Sous l’Ancien Régime, les échanges entre l’Europe et l’Asie se font essentiellement par voie maritime. La réussite de ce commerce suppose un solide capital, la maîtrise de la navigation, de bonnes capacités militaires et une parfaite insertion dans les réseaux du grand commerce international. Ce n’est permis qu’à des groupes d’intérêts puissants, et les enjeux sont d’une grande importance en politique intérieure et internationale. Dès lors, l’État intervient systématiquement pour fixer les règles du jeu économique en attribuant des monopoles commerciaux entre les groupes concurrents.

En France, la première compagnie des Indes Orientales, établie par une déclaration du roi donnée à Vincennes le 27 août 1664, est une création directe de Colbert avec les fonds des financiers de la Cour. Avant tout soumise aux exigences de la politique de puissance maritime de Louis XIV, elle n’a plus en 1706 que son privilège à faire valoir. De 1708 à 1719, elle sous-traite son monopole aux armateurs malouins qui à leur tour ne peuvent résister en 1719 à Law et aux « Mississipiens ».

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La nouvelle Compagnie perpétuelle des Indes forme un vaste conglomérat autour de la compagnie d’Occident, créée en août 1717 pour la mise en valeur de la Louisiane, détentrice depuis août 1718 de la ferme du tabac et depuis le 15 décembre 1718 du monopole de la compagnie du Sénégal. L’édit de réunion du 23 mai 1719 lui adjoint ceux des compagnies des Indes orientales et de la Chine, avant qu’elle mette la main le 4 juin 1719 sur la compagnie d’Afrique, puis le 12 septembre 1720 sur la compagnie de Saint-Domingue et le 27 du même mois sur la compagnie de Guinée.

En lien avec la Banque royale et la Ferme générale, elle devient pour 50 ans l’instrument monopolistique d’organisation et de capture par l’État des profits du grand commerce international, avant de suspendre son activité en 1770 sous la contrainte militaire britannique et la pression des partisans du libre-échange. C’est le moment pour ses anciens employés, fournisseurs, clients et correspondants de prendre la relève pour quinze ans de « commerce libre » dans un port de Lorient qui reste le lieu exclusif de retour et de vente des marchandises d’Asie en France.

Le 14 avril 1785, Calonne, contrôleur général des finances, arbitre une dernière fois en faveur de deux groupes de négociants appuyés sur Londres et Genève, qui s’assurent le monopole du commerce au-delà des Mascareignes. Uniquement commerçante, cette compagnie gère avec profit jusqu'à la Révolution un fructueux trafic interrompu définitivement en 1794 par la guerre et par les répercussions politiques des spéculations sur ses actions.

La notion de compagnie des Indes, à première vue limpide si on l’assimile à une entreprise commerciale vouée à une destination précise, se révèle donc dans la réalité beaucoup plus complexe à appréhender. Tout particulièrement la Compagnie perpétuelle des Indes, accumulation réalisée par Law entre 1717 et 1720 de toutes les compagnies à monopoles de France, dans un contexte de mainmise et de capture universelle des ressources financières du royaume et des échanges internationaux pour rétablir les finances de l’État.

Quatre de ces monopoles concernent directement la traite des noirs. Celui de la compagnie du Sénégal s’exerce sur un littoral borné par le cap Blanc au nord et la rivière de Sierra Leone au sud, avec Gorée et Saint-Louis, d’où l’on remonte le Sénégal, et la rivière de Gambie. Celui de la compagnie de Guinée garantit la traite exclusive des nègres depuis la rivière de Sierra Leone jusqu’au cap de Bonne Espérance. Au-delà de ce cap, en océan Indien, les droits de la compagnie des Indes orientales prennent le relais. Pour l’autre côté de l’Atlantique, elle a le monopole du commerce des nègres à Saint-Domingue. Enfin, après surenchère sur les Marseillais, celui de la compagnie d’Afrique, avec le monopole du commerce des régences d’Alger et de Tunis, permet d’espérer se procurer à bon marché le corail nécessaire à la traite.

Cela veut dire qu’en 1720, la Compagnie des Indes a en mains toutes les cartes juridiques pour maîtriser la quasi-totalité du grand commerce international de la France, et notamment l’intégralité de celui effectué avec l’Afrique. Si l’Asie reste sa principale destination, elle se retrouve détentrice des droits régaliens qui régissent la majeure partie des échanges atlantiques, et tout particulièrement la traite négrière.

Cette question des monopoles, qui engendre une masse indigeste et toujours renouvelée de déclarations, édits, arrêts du conseil, codes, règlements, mémoires et publications de toutes sortes, est à nos yeux absolument fondamentale, ne serait-ce que par la documentation qu’elle met depuis toujours à notre disposition. Elle a servi de base à la plupart des publications d’avant-guerre, fourni d’anecdotiques pépites dans les décennies qui l’ont suivie, pour s’estomper quelque peu nous semble-t-il dans les références mises en œuvre aujourd’hui par les tenants de la global history.

Elle nous apparaît pourtant comme une clef majeure de la compréhension des choses, à condition de l’aborder avec le regard critique qui s’impose. Cesser d’abord d’idéaliser les institutions. La Compagnie des Indes est sans doute la « grande dame » que révérait notre prédécesseur Geneviève Beauchesne. Mais c’est avant tout un regroupement hétérogène et vorace d’intérêts particuliers chassant le profit sous le couvert d’une tutelle publique orchestrée par des choix politiques au nom de l’intérêt général.

Loin d’incarner une légitimité supérieure à laquelle chacun serait tenu de se conformer, tous ces textes sont l’enregistrement momentané des points d’équilibre d’inexpiables rapports de force entre quatre grandes catégories d’acteurs en confrontation perpétuelle : - les administrateurs, syndics, principaux actionnaires et directeurs de la Compagnie, qui cherchent à exploiter leur position privilégiée au meilleur de leurs intérêts, quitte à se déchirer entre eux ; - le personnel politique au plus haut niveau de l’État, du Régent aux contrôleurs généraux successifs des finances, en passant par les secrétaires d’État à la Marine et aux Affaires étrangères, et de façon plus générale tous les favoris du moment, qui s’efforcent de contrôler cet instrument majeur de la puissance du royaume et dont l’arbitrage est indispensable pour continuer à le faire bénéficier de la manne publique qui se substitue chroniquement à une apparente insuffisance de moyens ; - les acteurs économiques et financiers exclus du système ou dont les lobbys sont mis en cause par tout ou partie de l’activité de la Compagnie et qui cherchent par tous les moyens, soit à y rentrer pour en prendre leur part, soit à l’éliminer ; - les partenaires commerciaux, autorités et producteurs d’Asie, d’Afrique et d’Amérique, avec lesquels sont durement négociés les termes de l’échange, mais aussi les concurrents européens, Néerlandais et Britanniques tout particulièrement, dont les réactions et l’efficacité conditionnent en dernier recours, dans l’implacable exercice des rapports de force internationaux, le sort de toutes ces subtilités franco-françaises.

Deux autres facteurs au moins contribuent à complexifier le sujet.

Le premier est que la recherche du profit maximal par un détenteur de monopole n’est pas limitée à son exercice direct, mais intègre tout autant sa concession d’exploitation à d’autres partenaires pour en retirer des royalties, voire même sa destruction si l’on se juge suffisamment armé pour s’en affranchir avantageusement. Dans cette logique, la structure existante n’est jamais l’important, mais bien la mise en place des conditions optimales de la poursuite du profit.

Le second est que la Compagnie des Indes est tout sauf une structure désincarnée mais bien, comme toujours, une affaire d’hommes – et de femmes. Tout au long de la hiérarchie de cette gigantesque machinerie financière, industrielle et commerciale, la palette des ressources humaines s’étend du contrôleur général à l’esclave. De l’homme de la marchandisation à la marchandisation de l’homme, à chacune des étapes le regard sur l’activité, les intérêts, l’action sur l’esclavage et sur la traite n’a bien évidemment rien d’homogène.

Les Compagnies des Indes

de Collectifs (Auteur), René Estienne (Sous la direction de)

Une entreprise stratégique et commerciale sous l'Ancien Régime, ou comment la France se lança dans la mondialisation... En 1664, Louis XIV et Colbert créent sous monopole d'État la Compagnie des Indes orientales pour procurer au royaume de France des marchandises que l'Europe est bien en peine de produire. Son histoire mouvementée se perpétue jusqu'à la Révolution sous diverses formes, statuts et appellations. C'est ainsi que pour plus d'un milliard de livres tournois, poivre, épices, café, thé, porcelaines, cotonnades et soieries sont rapportés d'Afrique et d'Amérique, de l'île Bourbon et de l'île de France, des comptoirs des Indes - avec Pondichéry pour capitale - et même de Chine. Ces cargaisons débarquent au port de Lorient où, vendues aux enchères, elles viennent satisfaire le goût du luxe des élites puis diffuser dans toutes les couches de la société un nouvel art de vivre...

Éditeur ‏ : ‎ Gallimard (24 octobre 2013)
Langue ‏ : ‎ Français
Relié ‏ : ‎ 286 pages
ISBN-10 ‏ : ‎ 2070141357
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2070141357
Poids de l'article ‏ : ‎ 1,8 Kilograms
Dimensions ‏ : ‎ 24.5 x 3 x 31 cm

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