Pierre Vermeren: «Avec la révolte des agriculteurs, nous sommes face à un choix de société et de civilisation»
Pour l’historien Pierre Vermeren, la colère des agriculteurs est la conséquence de décennies de destruction de l’économie paysanne et d’ouverture au marché mondial.
Normalien, agrégé et docteur en histoire, Pierre Vermeren est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages remarqués, comme « La France qui déclasse. De la désindustrialisation à la crise sanitaire » (Tallandier, « Texto », 2020) et « L’Impasse de la métropolisation » (Gallimard, « Le Débat », 2021).
Au-delà du modèle agricole, c'est notre mode de vie qui est en jeu, explique Pierre Vermeren. Face à la flambée des coûts de la vie, les Français consacrent une part toujours plus faible de leur budget à l'alimentation et délaissent les produits français pour des aliments de moindre qualité importés par la grande distribution. Dans une société à la dérive qui doit suivre les injonctions contradictoires de ses dirigeants, les paysans sont devenus un refuge culturel de l'identité de la France, et il est temps, conclut-il, de leur faire confiance pour préserver notre art de vivre et protéger l'environnement dans lequel ils évoluent.
LE FIGARO. - Depuis plus de dix jours, les agriculteurs manifestent leur mécontentement. Mais cela fait des dizaines d’années que l’on entend parler du malaise paysan, de l’incapacité des agriculteurs à vivre convenablement. Comment expliquer que rien ne change ?
Pierre Vermeren. - Il faut distinguer deux moments de mutation. Au cours des années 1950 et 1960, de Gaulle a modernisé l’économie française et voulu en finir avec la petite paysannerie. L’ossature de la République depuis le XIXe siècle était constituée de petits indépendants paysans, commerçants et artisans. De Gaulle a tourné la page pour créer une France moderne, industrielle et tertiaire. Cela impliquait exode rural, remembrement, tertiarisation, industrie de pointe et tourisme. Cela a assez bien fonctionné, et a permis d’enrichir la France, de transformer le pays et son agriculture.
Puis, en 1993, le marché unique et l'Union européenne ont changé la donne. Le pays a été ouvert au grand large, et nos dirigeants ont décidé de liquider l'économie productive. Dans la première phase, sur 2,5 millions de fermes en France, 1,5 million ont disparu, laissant place à un réseau de fermes de tailles compatibles avec la mécanisation et la baisse de l'emploi. Or, depuis que l'Union européenne s'est mondialisée, elle ne vise plus à protéger le marché ni les producteurs européens, mais à les ouvrir au monde et les livrer à des concurrences planétaires déloyales. Désindustrialisation et destruction agricole furent le prix à payer pour l'Europe non germanique.
En trente ans, on est passé de 1 million de fermes à 390.000, et, si rien n'est fait, ce sera très vite 200.000.
On accuse tout d’un coup les Français d’être énergivores, de mal consommer, de polluer et de détruire l’environnement… Mais qui a détruit les petits commerces pour imposer le supermarché en voiture via la rocade la plus proche ? Et qui a obligé le paysan à se cribler de dettes pour se « moderniser » faute d’avenir ?