«L'extrême gauche (et la France) au pied du mur face à la tragédie vénézuélienne» - Par Christophe de Voogd

Si La France insoumise n’élève pas la voix contre la répression ordonnée par Nicolas Maduro, c’est parce que la faillite de la «révolution bolivarienne» qui a tant inspiré Jean-Luc Mélenchon risque de disqualifier sa propre «révolution citoyenne», analyse l’historien Christophe de Voogd.


Le silence observé sur la tragédie vénézuélienne par l'extrême gauche française, d'ordinaire si loquace et toujours omniprésente sur les réseaux et les plateaux, a de quoi surprendre. Une explication simple pourrait être son désarroi devant le possible effondrement d'un régime si longtemps admiré.

Pourtant, la réactivité des brillants «orateurs» de La France insoumise (la fonction dit l'importance qu'elle attribue au discours) n'est d'habitude jamais prise en défaut, aussi délicate soit la cause. Qu'il s'agisse du résultat des élections législatives, de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques ou du conflit au Moyen-Orient, la maîtrise des ruses oratoires fait des «Insoumis» les grands sophistes de notre temps, qui intimident par leur verbe leurs concurrents et conditionnent l'opinion publique.

Il est impossible de décrire ici la richesse de leur palette qui fait l'admiration et le bonheur documentaire du spécialiste de rhétorique politique : contre-vérités pures et simples ; omission ou minimisation de faits cruciaux ; usage systématique du «deux poids, deux mesures» et inversement ; fausse symétrie où l'on met sur le même plan démocraties et dictatures ; manichéisme radical où «ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous» ; relégation d'emblée de l'adversaire, même le plus modéré, dans la «fachosphère» ; enfin, art suprême, inversion accusatoire qui transforme l'agresseur en agressé et la victime en bourreau, le tour de force étant la nazification d'Israël, État fondé par les survivants de la Shoah.

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Alors pourquoi ce long silence sur le Venezuela ?

C'est que l'extrême gauche se trouve devant une difficulté de fond. L'hostilité à Israël lui offre certes un atout stratégique dans son combat contre les démocraties occidentales, et tactique dans sa quête du vote musulman. Mais la «révolution bolivarienne» représente un tout autre enjeu : car elle « a fait progresser de façon considérable la démocratie » (J. L. Mélenchon) et est une véritable source d'inspiration pour LFI, tant par sa politique économique et sociale (expropriations, dirigisme bureaucratique, largesses sociales financées par les spoliations et le pétrole) que par ses mécanismes institutionnels, avec notamment le recours à une assemblée constituante omnipotente qui a permis à Chavez d'établir son régime et à Maduro d'étouffer l'opposition. Davantage, le cocktail politique chaviste, mi-électoral, mi-insurrectionnel inspire Jean-Luc Mélenchon comme en témoigne sa vision de la prise du pouvoir développé dans son blog personnel : «La première phase peut être dite «instituante». L'acteur social s'avance sur la scène, formule ses revendications. Il s'institue. Progressivement il élargit sa base à des catégories sociales de plus en plus nombreuses et diverses. Cet acteur s'auto-désigne lui-même «le peuple» (sic) [...] La phase suivante est «destituante». La forme est une mise en cause générale de la légitimité des autorités politiques. [Elle] est caractérisée par l'affrontement plus ou moins violent avec les personnages représentant le monde politique gouvernemental, les médias, mais aussi parfois les élus en général […]. La dernière étape est «constituante». Deux cas se présentent. Premier cas, au sens littéral, la revendication d'une nouvelle organisation des pouvoirs publics et des droits individuels provoque la convocation d'une Assemblée constituante (Venezuela, Equateur, Tunisie, Chili). Deuxième cas, des forums publics, des assemblées se mettent à discuter des formes que devrait avoir un État juste (Indignados Puerta del Sol en Espagne, Nuit debout à Paris)». L'on peut s'étonner, au passage, que le leader de la France insoumise et ses «orateurs» ne soient jamais interrogés sur cet appel caractérisé à la sédition.

Cette inspiration chaviste fait donc de la situation à Caracas un défi redoutable pour LFI. La faillite de la «révolution bolivarienne» risque en effet de disqualifier sa propre «révolution citoyenne» : inflation stratosphérique, pénuries dans tous les secteurs, effondrement des services publics, 7 millions d'émigrés et 80% de la population sous le seuil de pauvreté dans un pays qui fut naguère l'un des plus riches d'Amérique latine. À quoi s'ajoute l'image peu attractive d'un pouvoir confisqué par une nomenklatura criminelle (narcotrafic inclus) appuyée sur une milice clientélisée (les colectivos) et formant un système prédateur qui en effet «s'autodésigne lui-même le peuple» ; et qui n'hésite pas à tirer sur le vrai peuple car ayant annoncé, en cas de défaite électorale, «un bain de sang» (Maduro).

L'on comprend donc l'embarras de l'extrême gauche (et d'une partie de la gauche) devant cette énième révolution qui a mal tourné et qui risque fort de finir au vaste cimetière des illusions perdues et à l'inventaire des crimes de masse commis au nom de l'égalité.

Mais ce silence pourra-t-il durer?

C'est peu probable, car l'aggravation hélas certaine de la situation va forcer LFI à sortir du bois. Les manifestations annoncées pour ce dimanche au Venezuela pourraient bien constituer l'épreuve de vérité. La répression sera féroce et obligera à une réaction, dont on peut déjà prédire le contenu : les violences des manifestants (inévitables sous peine de leur propre élimination) seront montées en épingle tandis que celles du régime seront omises ou minimisées. Les fortes pressions américaines, qui se font déjà sentir avec la reconnaissance de l'évidente victoire électorale de l'opposition, seront aussi au cœur du narratif à venir. Maduro lui-même utilise déjà sans vergogne le thème si attendu du «complot de l'extrême droite et de l'impérialisme». D'ailleurs, la référence chilienne, toujours présente dans l'arsenal de l'extrême gauche un demi-siècle après le coup d'État de Pinochet, est prête à l'emploi, CIA incluse. Des articles et des messages sur les réseaux sociaux (relayés par l'inévitable Sophia Chikirou) en donnent déjà un avant-goût. Reste à savoir si l'opinion achètera encore un plat aussi réchauffé.

Mais plus profondément et au-delà du drame vénézuélien, l'influence de l'extrême gauche française sur notre débat public, sans égale ailleurs en Europe depuis le double échec de Syriza et de Podemos, doit nous amener à poser des questions sur nos propres faiblesses : à savoir notre addiction à la dépense publique, notre acceptation du dirigisme et de la bureaucratie invasive, notre croyance dans le «c'est l'État-qui-paie» et dans la chimère de la «gratuité» des services publics et, plus généralement l'insigne faiblesse de notre culture économique. Tout cela rend possibles et audibles des propositions budgétaires et économiques insensées, dont le programme du Nouveau Front Populaire, largement inspiré par La France Insoumise, donne la pleine mesure. Deuxième vulnérabilité : le «sinistrisme» de notre culture politique fondée sur le grand mythe révolutionnaire, violence incluse, dont la cérémonie des JO a montré toute la prégnance. Notre vie politique est marquée de ce fait, comme l'avait analysé Albert Thibaudet dès la IIIème République, par le déplacement du spectre politique toujours plus à gauche. Tant que ce mot de «gauche» lui-même sera, consciemment ou non, synonyme de «bien» (et symétriquement celui de «droite», de «mal») et tant que celui de «révolution» sera positivement connoté, tous les abus pourront être commis ou légitimés en leur nom.

Or l'on sait comment le procès de Nuremberg a heureusement disqualifié le nazisme et le fascisme. Tant que n'aura pas eu lieu, sous une forme ou sous une autre, un Nuremberg du communisme – l'occasion manquée des années 1990 - la route de notre servitude restera grande ouverte à de redoutables entrepreneurs politiques. Telle est la vraie leçon que la France et le monde entier devraient tirer de la terrible expérience vénézuélienne.

«L'extrême gauche (et la France) au pied du mur face à la tragédie vénézuélienne» (lefigaro.fr)