Gilles Kepel : « La chute de Bachar el-Assad est la manifestation cruciale d’un bouleversement du monde »

Des rebelles, menés par des islamistes radicaux, ont annoncé la chute du président syrien et la «libération» de la capitale Damas. Pour le spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, Gilles Kepel, cette déroute signe l’effondrement de l’« axe de la résistance antisioniste » dirigé par Téhéran.

Professeur émérite des universités, Gilles Kepel a récemment publié « Le Bouleversement du monde : l’après-7 Octobre » (Plon, 2024).

LE FIGARO. - Les rebelles menés par des islamistes radicaux ont annoncé dimanche à la télévision publique syrienne la chute du président Bachar el-Assad et la « libération » de la capitale Damas, après une offensive fulgurante. Peut-on parler de bouleversement du monde comme vous le faites dans votre dernier livre ?

GILLES KEPEL. -
Cela en est en tout cas une manifestation cruciale – elle s’inscrit au cœur d’une déflagration globale qui menace désormais l’Iran très affaibli par l’effondrement de son mandataire syrien, et qui prend aussi par surprise Israël, débarrassé du diable qu’il connaissait mais pour qui la présence d’un groupe islamiste – fût-il désormais « présentable » sur sa frontière du Golan avec la Syrie est problématique. D’autant que le nom de guerre et gentilé du chef du groupe qui a renversé le pouvoir alaouito-baassiste syrien, al-Joulani, signifie en arabe « originaire du Golan », d’où ses parents, de pieux sunnites, avaient fui le régime de Hafez al-Assad, le père de Bachar, pour se réfugier en Arabie saoudite, où est né leur fils, élevé dans un salafisme de stricte obédience. Mais c’est bien sûr un coup dur pour la Russie, qui risque de perdre ses deux bases militaires en Méditerranée, navale à Tartous – dont les six vaisseaux ont déjà pris la mer dare-dare pour ne pas se faire arraisonner à terre… et aérienne à Hmeimim… à portée de drones des rebelles ! Au moment où Zelensky rencontre le nouveau maître du monde Donald Trump, sous les auspices d’Emmanuel Macron, à l’occasion de l’inauguration de Notre-Dame reconstruite, cela devrait renforcer la main de l’Ukraine. Il est frappant, soit dit en passant, que M. al-Joulani se soit fait interviewer le 6 décembre par CNN, à Alep que ses troupes venaient de conquérir, vêtu d’un tee-shirt kaki ressemblant beaucoup à ceux qu’arbore le président ukrainien !

Quelles vont être les conséquences pour la région ?

D’abord l’effondrement du « croissant chiite », également connu comme « axe de la résistance antisioniste » dirigé par Téhéran. Il a perdu consécutivement Hamas, le Hezbollah et la Syrie. C’est énorme. Le régime devrait au moins subir des mutations importantes, internes, s’il veut sauver une forme de pérennité. Les prédateurs voisins devraient regarder avec gourmandise l’Iran, cet État du « seuil nucléaire » avec ses richesses, sa classe moyenne très développée… Mes contacts américains m’ont confirmé que l’entretien entre Elon Musk et l’ambassadeur iranien aux Nations unies avait bien eu lieu le 11 novembre à New York. On imagine combien un « deal » avec un Iran post-islamiste séduirait Donald Trump. Après tout, l’Iran du chah était l’allié indéfectible d’Israël. Et le bouleversement du monde ouvre les fenêtres de tous les possibles !

Le président élu a écrit hier sur X, le réseau de son ami Musk, que l’Amérique se tenait à l’écart du conflit en Syrie, un « mauvais régime ». Ce n’est pas tout à fait exact. Il y a des bases et des soldats américains dans la partie de la Syrie contrôlée par les Kurdes, au Nord-Est. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), qui sont kurdes, ont étendu leur emprise, après la débandade des troupes d’Assad, à Abu Kamal et Deïr ez-Zor, à la frontière avec l’Irak - par où passait surtout l’autoroute des approvisionnements iraniens pour le Hezbollah et le régime d’Assad. Les FDS n’ont pas pu bouger sans l’agrément américain.

À l’origine de l’offensive en Syrie, le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham. Quel est ce groupe ? En quoi est-il comparable et différent de Daech ?

Au départ, Abou Mohammed al-Joulani - son surnom de djihadiste - avait été envoyé en Syrie par le « calife » de Daech, Bahgdadi pour « apporter son soutien » aux rebelles syriens du printemps arabe et islamiser le soulèvement. En décembre 2013, il y a onze ans, il donnait un entretien à al-Jazeera pour s’en targuer, en tenue djihadiste complète. Deux ans plus tard, en mai 2015, il donnait une nouvelle interview à la chaîne qatarienne, de trois quarts dos et sans armes, pour annoncer son ralliement à al-Qaida et dénoncer Daech. Ensuite, il est devenu le patron de la « zone de désescalade » d’Idlib, d’où est partie l’offensive fulgurante qui a fait tomber en deux semaines un régime en place à Damas depuis 1970.