Hugo Micheron: «Comme les talibans, les rebelles djihadistes en Syrie font tout pour ne pas inquiéter l’Occident»
Après la prise de Damas, les rebelles djihadistes, dont le groupe HTC, mené par Mohammed al-Joulani, s’efforcent de soigner leur image auprès de l’opinion publique occidentale. Or l’Europe et les États-Unis ne doivent pas sous-estimer le danger qu’ils pourraient représenter, alerte le chercheur spécialiste du djihadisme Hugo Micheron.
Docteur en sciences politiques et maître de conférences à l’École des affaires internationales de Sciences Po, Hugo Micheron a reçu le prix Femina essai et le prix du livre de géopolitique pour son dernier ouvrage, « La Colère et l’Oubli. Les démocraties face au jihadisme européen » (Gallimard, 2023). Il est aussi l’auteur du documentaire « Djihad sur l’Europe » (Arte).
LE FIGARO. - Les rebelles islamistes de HTC qui ont fait chuter Bachar el-Assad et leur chef, Mohammed al-Joulani, sont présentés comme des djihadistes d’al-Qaida repentis. Est-ce une opération de communication ou s’agit-il d’une conversion sincère ?
HUGO MICHERON. - Il est à peu près impossible de juger de la sincérité d’un personnage comme Mohammed al-Joulani en si peu de temps. Il sera donc jugé sur ce qu’il fera à partir de maintenant. Toutefois, nous avons tendance à accepter très vite des éléments de communication comme étant des faits probants. Or il faut souligner plusieurs éléments sur lesquels on passe un peu rapidement dans le débat public. Si on fait un rapport coûts/risques, nous devrions a minima être sceptiques et prudents face à al-Joulani, qui est un politique et un communicant très habile. Et, à l’inverse, nous avons énormément à perdre si nous nous précipitons à croire en la transformation profonde d’un djihadiste patenté en un nouvel homme fort qui, à croire certains portraits, serait presque un dictateur éclairé.
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Al-Joulani n’est pas l’islamiste du coin : il a un pedigree long comme le bras et a fait toutes ses preuves au plus haut niveau dirigeant djihadiste. Il est entré dans le mouvement en 2003, au tout début du djihad en Irak, et il a côtoyé une partie de l’état-major de Daech dans les prisons américaines en Irak. Ensuite, il a été envoyé en Syrie par Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’État islamique d’Irak, à une époque où il n’y avait pas de djihadistes en Syrie. Très tôt, dès 2011-2012, il a monté la première tête de pont djihadiste dans la Syrie en proie à la guerre civile ; il a ainsi fait partie des premiers à tenter de djihadiser la révolution syrienne.
De ce point de vue, il a probablement contribué à retarder la chute du régime car cette dimension djihadiste a permis aux Russes et au régime de Bachar el-Assad d’exercer une répression phénoménale contre l’ensemble de l’opposition syrienne. La responsabilité des djihadistes dans le chaos qui a suivi en Syrie est donc importante, et al-Joulani a été le premier d’entre eux.
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