Le "boucher de Damas" parti, quel avenir pour la Syrie ? Par Omar Youssef Souleimane

Nous ne pouvons que nous réjouir de voir ce dictateur sanguinaire poussé vers la sortie. Une joie tempérée par la perspective de voir le pays tomber aux mains des djihadistes…


Ecrivain et poète né à Damas, Omar Youssef Souleimane a participé aux manifestations contre le régime de Bachar el-Assad, mais, traqué par les services secrets, a dû fuir la Syrie en 2012. Réfugié en France, il a publié chez Flammarion Le Petit Terroriste, Le Dernier Syrien, Une chambre en exil, et récemment Etre Français.

C’est inattendu et pourtant cela était prévisible. Aucun dictateur ne reste indéfiniment au pouvoir, mais il est toujours difficile d’imaginer comment il le quittera. C’est le cas de Bachar el-Assad. Après quatorze années de souffrance et de cauchemar, la Syrie est enfin libérée de lui. C’était dans ce but que nous criions "Liberté" dans les rues de Damas en 2011. A l’époque, nous n’envisagions pas qu’il nous faudrait attendre toutes ces années, et que, en seulement dix jours, la Syrie se libérerait entièrement du "boucher de Damas".

En 1986, l’étudiant Ali Hassan Ali a été arrêté sans aucune raison par les milices de Hafez el-Assad, le père de Bachar. Durant les dix années suivantes, sa famille s’est démenée pour avoir de ses nouvelles, en vain. Ils ont ensuite fait le deuil de leur fils, persuadés qu’il avait disparu. Le 5 décembre 2024, Ali a été retrouvé dans la prison de Hama, une ville située dans le centre de la Syrie, tombée aux mains des rebelles opposés à Bachar el-Assad. Il a aujourd’hui 67 ans. Son histoire n’est qu’une parmi des dizaines de milliers d’autres, reflétant l’horreur de vivre en Syrie, un pays transformé en une grande geôle depuis l’arrivée au pouvoir de Hafez el-Assad en 1970. Nous avons grandi dans cet abattoir de l’humanité et de la justice. Nous avons été biberonnés aux photos de Hafez el-Assad affichées partout : dans les rues, dans les centres culturels, et sur nos cahiers d’école. C’était Hafez, le père, le frère, le fidèle, le héros, comme on devait l’appeler dans les années 1990. C’est en ces termes que la nouvelle génération aussi appelle son fils Bachar. Notre mémoire est imprégnée d’un héritage d’horreur et d’oppression.
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Cette mémoire a besoin d’être libérée, tout comme le territoire syrien. La Syrie dépasse l’imagination d’Orwell dans 1984. Elle n’était pas seulement une prison pour ses habitants, mais également pour les exilés. Depuis que je m’en suis échappé en 2012, après avoir manifesté contre le régime, je n’arrive à contacter ma famille que par texto ou via des applications sécurisées. Les téléphones étaient surveillés, les murs avaient des oreilles. Voilà pourquoi les Syriens se sont révoltés en 2011. Le régime a répondu à cette révolution par un massacre sans précédent. Entre 2011 et 2022, plus de 500 000 Syriens ont été tués selon l'ONU, tandis que 6,9 millions ont été déplacés et 5,5 millions ont fui vers les pays voisins et l’Europe. La guerre a par ailleurs détruit 40 % des infrastructures du pays.