"Si les Turcs atteignent leur objectif dans le nord de la Syrie, Kurdes et chrétiens subiront une répression féroce" - Par Patrice Franceschi
Les minorités kurde et chrétienne doivent-elles craindre le futur régime syrien ? Engagé depuis des années auprès des Kurdes et auteur de « Avec les Kurdes » (Gallimard, coll. « Tract ») l'écrivain Patrice Franceschi revient sur cette question.
La chute du régime de Bachar al-Assad suscite beaucoup d'espoir mais provoque aussi de nombreuses craintes pour le sort des minorités, notamment des chrétiens et des Kurdes. L’écrivain Patrice Franceschi, engagé auprès des Kurdes de Syrie, auteur d'un essai sur le sujet, Avec les Kurdes (Gallimard, collection Tracts), nous éclaire sur ce sujet.
Marianne : Qu’est-ce que la chute de Bachar al-Assad risque de changer pour les Kurdes et les chrétiens, en Syrie ?
Patrice Franceschi : Pour répondre correctement à cette question, il faut commencer par resituer le contexte général de la situation en Syrie, c’est-à-dire dessiner la carte des acteurs de cette nouvelle tragédie commencée il y a moins d’un mois.
La prise fulgurante de Damas au sud et l’offensive simultanée vers l’est en direction des territoires kurdes – dont on parle trop peu alors que le sujet est essentiel d’un point de vue sécuritaire pour nous autres Occidentaux – sont le fait de deux entités militaires distinctes, mais toutes deux armées et financées par la Turquie – et plus ou moins bien contrôlés par elle : un groupe islamiste, très connu désormais, Hayat Tahrir al Sham (HTS) – qui a surtout servi à recycler les rescapés d’Al-Qaida, d’Al Nosra et de Daech après la chute de l’État islamique en 2019 – et un groupe de purs mercenaires arabes à la solde d’Ankara, l’Armée nationale syrienne (ANS). Ceci est un fait dont peuvent témoigner les gens comme moi, engagés sur le terrain depuis des années.
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ANS et HTS sont deux formations rivales – les Turcs savent diviser pour régner – mais elles ont pour base arrière soit les zones frontalières proches de la Turquie pour l’ANS, soit la région d’Idlib au nord-ouest de la Syrie pour HTS. Là règne une sorte de proto-État islamique sous la protection des bases militaires qu’Ankara y a installé.
Marianne : C'est-à-dire ?
Au cours des cinq dernières années, l’armée syrienne appuyée par les Russes, l’Iran, le Hezbollah libanais et diverses milices chiites, n’avait pas trop de peine à contenir ce bastion explosif dans ses limites géographiques. La situation était relativement figée. Comme on vient de le constater, deux guerres ont graduellement changé la donne : celle entre la Russie et l’Ukraine, d’abord, puis celle entre Israël et le Hezbollah au Liban, ensuite.
Constatant que les appuis militaires au régime de Damas étaient fortement diminués par ces guerres – elles mobilisent totalement le Hezbollah et partiellement les Russes – et considérant, d’autre part, que les Américains, du fait de la transition politique qu’ils connaissent actuellement, pouvaient être affaiblis dans leur volonté de défendre les Kurdes, les Turcs en ont profité pour faire d’une pierre deux coups : lancer leurs djihadistes du HTS contre Damas, et leurs supplétifs de l’ANS contre nos alliés des Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance des Kurdes, des chrétiens et des Arabes non islamistes.
Rappelons ici que c’est grâce aux FDS que nous avons gagné la guerre contre Daech en 2019. Et que s’ils sortaient perdant contre l’ANS nous pouvons être certain de voir se rétablir une forme de califat anti-occidental dans la région. Nous serions revenus dix ans en arrière, à l’époque de Daech. Avec les mêmes conséquences.
Dans toute cette affaire, les Turcs ont donc su trouver le « moment favorable ». Ce sont des champions en matière de « politique du fait accompli ». Nous le voyons depuis 2014 dans la région. Avec Ankara, nous sommes toujours en retard d’une guerre.
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En résumé, les Turcs progressent en ce moment même dans les deux objectifs qu’ils poursuivent en Syrie depuis toujours : vassaliser le pays, et anéantir autant que possible les Kurdes. Ces derniers sont vécus comme une menace existentielle en Turquie du fait de leur refus de se soumettre à la dictature d’Ankara et, en Syrie, comme un exemple de démocratie à anéantir afin qu’il ne contamine pas les pays voisins.
Ces derniers jours, les islamistes pro-turcs ont considérablement progressé vers l’est, en direction des régions contrôlées par nos alliés des FDS. Ils ont commencé par prendre au piège 300 000 civils Kurdes qui s’étaient réfugiés dans la région du Shabat après le nettoyage ethnique de leur région d’Afrine par les Turcs en 2018. Ils ont dû se réfugier encore plus à l’est – du moins pour ceux qui y sont parvenus.
Les islamistes sont ensuite entrés au contact direct des forces kurdes sur l’Euphrate, dans la ville de Manbij. Faute de tout soutien de la part de la coalition internationale comme jadis, la ville est tombée le 9 décembre. Ces islamistes de l’ANS disposent d’un armement lourd important – blindés et artillerie – dont sont dépourvus les Kurdes et les chrétiens. Jamais nous n’avons fourni à ces derniers ce qu’il fallait pour faire face à de telles situations.
Marianne : Quelle est donc la situation aujourd'hui ?
Aujourd’hui, la ville symbolique de Kobané est encerclée. Elle sera bientôt attaquée. Je pense à ces amis kurdes convertis au christianisme – chose généralement impossible ailleurs qu’au Kurdistan. Que vont-ils devenir ? Dans le sud, les islamistes progressent vers Raqqa, libérée de Daech par les FDS en 2017.
Même chose plus bas sur l’Euphrate à Deir ez-Zor dont ils viennent de s’emparer. Nos alliés sont attaqués de partout. Tout est donc à craindre pour l’avenir. Nous devons prendre conscience de la menace et réagir rapidement. Si les Turcs atteignent leur objectif dans le nord de la Syrie, Kurdes et chrétiens subiront une répression féroce. Les chrétiens habitant les territoires du sud, occupés par HTS n’ont, pour l’instant, rien à craindre, le nouveau régime cherchant par tous les moyens la reconnaissance de la communauté internationale. Plus tard, ce sera autre chose.
Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, HTS est un mouvement profondément salafiste. Cornaqué par la Turquie, il a compris qu’il ne fallait pas commettre l’erreur des talibans à leur arrivée au pouvoir à Kaboul. HTS sortira du bois une fois qu’il aura son siège aux Nations Unies. Pour finir, il faut noter que les islamistes pro-turcs ont Daech pour rival dont on peut tout craindre dans l’est de la Syrie… Sans oublier de rappeler que HTS est un conglomérat fragile de mouvances islamistes très variées qui ne tiennent ensemble pour l’instant que sous la poigne turque et l’argent qatari. Ils pourraient bientôt s’entre-déchirer. Tout ne fait que commencer. Et probablement pas pour le meilleur.
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Quoi qu’il en soit, le calendrier qui se déroule en Syrie est essentiellement le calendrier fixé par Erdogan, il ne faut pas s’y tromper. Et ne pas être victime de la propagande turque qui prétend qu’Ankara n’est responsable de rien. L’« état final » recherché par Erdogan concernant les Kurdes et leurs alliés chrétiens, demeure le contrôle total des 800 kilomètres de frontières qu’il partage avec Damas – et si possible bien au-delà des 30 kilomètres de profondeur officiellement réclamée.
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Encore une fois, il faut le répéter, Erdogan a pour obsession d’en finir une fois pour toutes avec la rébellion kurde, chez lui comme ailleurs. Le succès des Kurdes en Syrie depuis plus de dix ans est perçu par lui comme une menace interne qu’il faut impérativement éradiquer. De la même manière, il faut punir sans ménagement tous les chrétiens qui ont osé s’allier avec les Kurdes.
Marianne : En à peine une décennie, près d’un demi-million de Syriens ont trouvé la mort à cause de Bachar al-Assad, sans oublier des millions de personnes déplacées. Kurdes et chrétiens n’avaient-ils le choix qu’entre la peste et le choléra ?
C’est à peu près ça, hélas. Raison pour laquelle les chrétiens – qui ne sont plus qu’une poignée – se sont beaucoup divisés au début de la guerre sur la « stratégie de survie » à adopter. Dans les zones kurdes, la plupart ont rejoint les FDS pour combattre à la fois Daech et le régime de Bachar al-Assad. Au sein des régions contrôlées par ce régime dernier, ils sont, en général, restés de son côté, le régime étant moins menaçant pour eux que les islamistes. On peut les comprendre : là où règne la tyrannie, il est douloureux d’être minoritaire.
Marianne : La France et la communauté internationale ont-elles abandonné ces populations ?
En ce qui concerne la communauté internationale, la réponse est : oui. Derrière nos gesticulations de façade, nous avons abandonné et trahi ces populations, nos alliés, nos amis, ce qu’il y a de meilleur dans la région. Les FDS avaient organisé dans leur État de fait, grand comme quatre fois le Liban avant les évènements de ces dernières semaines, une véritable démocratie où les minorités étaient respectées, la laïcité un fait, et l’égalité entre hommes et femmes une réalité. Insupportable pour les islamistes comme pour les Turcs.
Abandonner ces gens qui étaient notre bouclier contre le djihadisme dans toute cette région représente une faute politique doublée d’une faute morale. Nous risquons d’en payer le prix fort, tôt ou tard, au sein de notre propre population. Le retour du terrorisme de masse chez nous n’est plus un fantasme à l’horizon de quelques années.
Marianne : Et pour la France ?
Pour ce qui est de la France, la situation est quasi-schizophrénique. Nous avons un président pro-kurde depuis toujours mais une diplomatie massivement pro-turque, voire pro-islamiste, qui, dans son dos, bien souvent, le trahit. C’est à n’y pas croire… Petit secret ici qui le prouve et que vous n’entendrez pas ailleurs : l’une des grandes dirigeantes kurdes, Ilham Ahmad, était reçue en urgence hier à l’Élysée par une conseillère pour le Moyen-Orient de la cellule diplomatique du président de la République.
Ilham Ahmad s’attendait à recevoir un message de soutien de la part de cette très importante conseillère, et la confirmation que le chef de l’État, qu’elle connaît, s’employait, comme on l’en avait assuré, à exiger des Turcs beaucoup de choses, à commencer par une présence des Kurdes au futur gouvernement de Damas. Bref qu’il continuait à les protéger.
Au lieu de quoi, elle s’est entendue dire que la France considérait que les FDS avaient perdu d’avance dans la bataille en cours. Ils n’avaient aucun autre choix que d’accepter les conditions voulues par Erdogan – par exemple l’installation de bases militaires turques chez eux. Bref, capituler sans même combattre.
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Naturellement, les choses sont rentrées dans l’ordre quelques heures plus tard, une fois le président Macron prévenu de cette forfaiture. Mais tout de même…
En dépit de ces tribulations politiques, il est essentiel pour ses intérêts sécuritaires que la France réagisse sans attendre, avec les Américains, pour exercer sur la Turquie les pressions nécessaires afin qu’elle n’aille pas plus loin contre les Kurdes. C’est Erdogan qui, hélas, s’est aujourd’hui mis en position de détenir les clefs de l’avenir de nos alliés en Syrie.
Même chose plus bas sur l’Euphrate à Deir ez-Zor dont ils viennent de s’emparer. Nos alliés sont attaqués de partout. Tout est donc à craindre pour l’avenir. Nous devons prendre conscience de la menace et réagir rapidement. Si les Turcs atteignent leur objectif dans le nord de la Syrie, Kurdes et chrétiens subiront une répression féroce. Les chrétiens habitant les territoires du sud, occupés par HTS n’ont, pour l’instant, rien à craindre, le nouveau régime cherchant par tous les moyens la reconnaissance de la communauté internationale. Plus tard, ce sera autre chose.
Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, HTS est un mouvement profondément salafiste. Cornaqué par la Turquie, il a compris qu’il ne fallait pas commettre l’erreur des talibans à leur arrivée au pouvoir à Kaboul. HTS sortira du bois une fois qu’il aura son siège aux Nations Unies. Pour finir, il faut noter que les islamistes pro-turcs ont Daech pour rival dont on peut tout craindre dans l’est de la Syrie… Sans oublier de rappeler que HTS est un conglomérat fragile de mouvances islamistes très variées qui ne tiennent ensemble pour l’instant que sous la poigne turque et l’argent qatari. Ils pourraient bientôt s’entre-déchirer. Tout ne fait que commencer. Et probablement pas pour le meilleur.
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Quoi qu’il en soit, le calendrier qui se déroule en Syrie est essentiellement le calendrier fixé par Erdogan, il ne faut pas s’y tromper. Et ne pas être victime de la propagande turque qui prétend qu’Ankara n’est responsable de rien. L’« état final » recherché par Erdogan concernant les Kurdes et leurs alliés chrétiens, demeure le contrôle total des 800 kilomètres de frontières qu’il partage avec Damas – et si possible bien au-delà des 30 kilomètres de profondeur officiellement réclamée.
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Encore une fois, il faut le répéter, Erdogan a pour obsession d’en finir une fois pour toutes avec la rébellion kurde, chez lui comme ailleurs. Le succès des Kurdes en Syrie depuis plus de dix ans est perçu par lui comme une menace interne qu’il faut impérativement éradiquer. De la même manière, il faut punir sans ménagement tous les chrétiens qui ont osé s’allier avec les Kurdes.
Marianne : En à peine une décennie, près d’un demi-million de Syriens ont trouvé la mort à cause de Bachar al-Assad, sans oublier des millions de personnes déplacées. Kurdes et chrétiens n’avaient-ils le choix qu’entre la peste et le choléra ?
C’est à peu près ça, hélas. Raison pour laquelle les chrétiens – qui ne sont plus qu’une poignée – se sont beaucoup divisés au début de la guerre sur la « stratégie de survie » à adopter. Dans les zones kurdes, la plupart ont rejoint les FDS pour combattre à la fois Daech et le régime de Bachar al-Assad. Au sein des régions contrôlées par ce régime dernier, ils sont, en général, restés de son côté, le régime étant moins menaçant pour eux que les islamistes. On peut les comprendre : là où règne la tyrannie, il est douloureux d’être minoritaire.
Marianne : La France et la communauté internationale ont-elles abandonné ces populations ?
En ce qui concerne la communauté internationale, la réponse est : oui. Derrière nos gesticulations de façade, nous avons abandonné et trahi ces populations, nos alliés, nos amis, ce qu’il y a de meilleur dans la région. Les FDS avaient organisé dans leur État de fait, grand comme quatre fois le Liban avant les évènements de ces dernières semaines, une véritable démocratie où les minorités étaient respectées, la laïcité un fait, et l’égalité entre hommes et femmes une réalité. Insupportable pour les islamistes comme pour les Turcs.
Abandonner ces gens qui étaient notre bouclier contre le djihadisme dans toute cette région représente une faute politique doublée d’une faute morale. Nous risquons d’en payer le prix fort, tôt ou tard, au sein de notre propre population. Le retour du terrorisme de masse chez nous n’est plus un fantasme à l’horizon de quelques années.
Marianne : Et pour la France ?
Pour ce qui est de la France, la situation est quasi-schizophrénique. Nous avons un président pro-kurde depuis toujours mais une diplomatie massivement pro-turque, voire pro-islamiste, qui, dans son dos, bien souvent, le trahit. C’est à n’y pas croire… Petit secret ici qui le prouve et que vous n’entendrez pas ailleurs : l’une des grandes dirigeantes kurdes, Ilham Ahmad, était reçue en urgence hier à l’Élysée par une conseillère pour le Moyen-Orient de la cellule diplomatique du président de la République.
Ilham Ahmad s’attendait à recevoir un message de soutien de la part de cette très importante conseillère, et la confirmation que le chef de l’État, qu’elle connaît, s’employait, comme on l’en avait assuré, à exiger des Turcs beaucoup de choses, à commencer par une présence des Kurdes au futur gouvernement de Damas. Bref qu’il continuait à les protéger.
Au lieu de quoi, elle s’est entendue dire que la France considérait que les FDS avaient perdu d’avance dans la bataille en cours. Ils n’avaient aucun autre choix que d’accepter les conditions voulues par Erdogan – par exemple l’installation de bases militaires turques chez eux. Bref, capituler sans même combattre.
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Naturellement, les choses sont rentrées dans l’ordre quelques heures plus tard, une fois le président Macron prévenu de cette forfaiture. Mais tout de même…
En dépit de ces tribulations politiques, il est essentiel pour ses intérêts sécuritaires que la France réagisse sans attendre, avec les Américains, pour exercer sur la Turquie les pressions nécessaires afin qu’elle n’aille pas plus loin contre les Kurdes. C’est Erdogan qui, hélas, s’est aujourd’hui mis en position de détenir les clefs de l’avenir de nos alliés en Syrie.