Dix ans après Charlie Hebdo, la France, les musulmans et l’islam : état des lieux d’une relation sous tension - Par Guylain Chevrier et Vincent Tournier
Les attentats contre Charlie Hebdo, avec l’assassinat de journalistes et dessinateurs connus et respectés pour leur liberté d’esprit, ont été un électrochoc, après l’attentat de Mohamed Merah qu’on pouvait interpréter comme un fait isolé.
Atlantico : Dix ans après les attentats de Charlie Hebdo, que peut-on dire de la relation entre les Français et l'islam ? En 2015, un tiers des Français déclarait se méfier de l'islam et, entre amalgames, incompréhension et inquiétudes, la tension était parfois palpable. La même inquiétude apparait sur la question de l'immigration, puisque 39% estiment qu'on ne peut pas en parler sereinement. Qu'en est-il aujourd'hui, de quelles données chiffrées dispose-t-on pour faire cet état des lieux ?
Guylain Chevrier : Les attentats contre Charlie Hebdo, avec l’assassinat de journalistes et dessinateurs connus et respectés pour leur liberté d’esprit, ont été un électrochoc, après l’attentat de Mohamed Merah qu’on pouvait interpréter comme un fait isolé. Il y a eu une prise de conscience de ce qu’est la radicalisation islamiste et ce qu’elle porte en elle, le terrorisme. Parce qu’on avait tué pour des caricatures, celles du prophète Mahomet, s’inscrivant dans la banalité d’une tradition de la liberté d’esprit, de l’humour, de la critique satirique, qui a accompagné les révoltes politiques et sociales qui ont fait la France. Un journal qui était une sorte de garde-fou, à l’engagement très anticonformiste, anticlérical et antimilitariste.
Le 7 janvier 2015, ce fut la fin d’une certaine innocence, d’une légèreté au regard des rapports entre le religieux et la société, acquis par la victoire de la laïcité sur une Eglise catholique, encore au début du XXe siècle, omnipotente. « L’Eglise chez elle et l’Etat chez lui » comme l’exprimait Victor Hugo. « On pensait que c’était acquis, la démocratie, la liberté d’expression… » dit Riss, dessinateur et directeur actuel du journal, sur TF1 ce 5 janvier, et qu’on a tué « pour des dessins ». Et puis, il y a eu les massacres du Bataclan et de Nice, l’assassinat terroriste du père Jacques Hamel, de l’héroïque lieutenant-colonel Arnaud Beltrame lors d’une prise d’otage, les attaques au couteau par des terroristes islamistes assassinant des enseignants, parce que l’un, Samuel Paty, avait osé prendre les caricatures de Charlie Hebdo en référence à la liberté d’expression dans un cours, l’autre, Dominique Bernard, parce qu’il incarnait la République et ses valeurs comme prof d’histoire-géographie, en amoureux de la liberté.
Depuis, les Français sont sans aucun doute plus sensibilisés à l’évolution de l’islam en France, d’autant que la promesse des pouvoirs publics de fabriquer un « islam de France » compatible avec la République, et donc par le haut, censé participer à contrer le risque de radicalisation islamiste, a montré ses limites. Ce qui n’a pu freiner un extrémisme galopant dont le développement du salafisme n’est qu’un aspect visible. La Grande Mosquée de Paris a décidé, le 7 octobre 2023, d’annoncer la création de AMMALE (l’Alliance des Mosquées, Associations et Leaders Musulmans en Europe) et son ralliement à la doctrine du « juste milieu » des Frères musulmans. L’explosion de l’antisémitisme en France, depuis le pogrom du 7 octobre en Israël, principalement mené par les terroristes islamistes du Hamas, thermomètre de la montée de tous les dangers, fait partie de ce décor. Nous ne sommes pas sortis de cette période, dont les attentats de Charlie Hebdo ont signifié une sorte de marqueur devant l’histoire.
Pour autant, les Français ne confondent pas l’islam et l’islamisme. Selon un sondage Ifop en partenariat avec Elnet France, portant sur les rapports des Français à l’islam, à la laïcité et à la menace terroriste, de 2022, « malgré les virulents débats sur l’amalgame entre Islam et islamisme renaissant après chaque attentat, une nette majorité de Français déclare qu’il existe une distinction claire entre les musulmans les plus radicaux et ceux qui pratiquent paisiblement l’Islam (79%). » Parallèlement, les Français qui sont de plus en plus conscients des difficultés n’entendent pas interdire aux musulmans de pratiquer leur religion, mais d’en encadrer certains excès. Selon un autre sondage Ifop en partenariat avec Sud-Radio de 2023, sur le regard des Français sur la laïcité, elle est perçue comme « menacée par une nette majorité de Français (67%), quoi qu’en baisse de 11 points par rapport à octobre 2019 (Attentat terroriste à la préfecture de Paris) ».
Vincent Tournier : Tous les sondages le disent : l’image de l’islam n’est pas bonne. La religion musulmane est vue comme une menace et elle est jugée peu compatible avec la société française. De leur côté, les musulmans sont considérés comme un groupe « à part ». On aurait pu penser que les attentats allaient dégrader l’image des musulmans, mais ce n’est pas le cas. Depuis 2015, on observe même une remontée de l’opinion selon laquelle « les Français musulmans sont des Français comme les autres ». En revanche, l’idée que la religion musulmane est compatible avec les valeurs de la société française (posée par IPSOS), qui avait sensiblement progressé avant 2015, stagne depuis les attentats. Bref, les attentats ont cassé un début d’évolution positive de la perception que les Français se font de l’islam mais ils n’ont pas dégradé l’image des musulmans. Les Français font donc la part des choses. Ils voient l’islam comme une religion problématique mais ils ne rejettent pas les individus.
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