L’Europe pourrait-elle faire face à Vladimir Poutine à elle seule ? - Par Pierre Verluise et François Chauvancy
Après l’altercation entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, l’Europe doit envisager sa défense seule. Mais peut-elle tenir tête à la Russie sans son éternel allié américain ?
Docteur en géopolitique de l’Université de Paris IV – Sorbonne, Pierre Verluise est fondateur du premier site géopolitique francophone, Diploweb.com. Le général (2S) François Chauvancy est consultant en géopolitique.
Atlantico : Au regard du potentiel retrait des Etats-Unis sur le financement de la défense européenne, l’Europe est-elle en capacité, sur le plan politique, de trouver des compromis et d’apporter des solutions concrètes, seule, face à la Russie de Vladimir Poutine dans le cadre de la “coalition de volontaires”, annoncée par Keir Starmer ?
Pierre Verluise : 23 des 27 États membres de l'Union européenne sont également - voire d’abord - membres de l'OTAN. Leurs armées sont aux standards de l'OTAN. Bon nombre de ces pays ont procédé à des achats d'armements significatifs auprès de l'industrie militaire américaine. Il est possible que l'un des objectifs de la pression exercée par Donald Trump, qui dure depuis plus de deux semaines, soit de forcer un certain nombre de pays européens à imaginer qu'en achetant davantage d'armements américains, ils pourront garantir à coup sûr la présence des États-Unis en Europe pour une période prolongée. Avec la certitude d’une intervention automatique des Etats-Unis en cas d’attaque russe. A l'heure actuelle, il existe DES industries européennes d'armement mais il n'existe pas UNE véritable industrie européenne d'armement. Il n'y a pas un équivalent européen d'Airbus dans le domaine de l'armement, notamment parce que les Américains ont tout mis en œuvre pour empêcher qu’une telle industrie se développe en Europe. Les États membres eux-mêmes ont aussi tout fait pour éviter cela, car il s'agit pour eux de protéger, non sans raison, des technologies de souveraineté, et ils n'ont pas toujours une confiance totale réciproque.
Il y a enfin une prise de conscience, après trois décennies, que la Russie post-soviétique demeure une « menace existentielle » pour reprendre l’expression d’E. Macron. Ce diagnostic aurait pu être posé bien plus tôt. Si les pays de l’UE dépensent 100 en armement, la question est de savoir quelle proportion ira aux industries d'armement américaines et quelle proportion ira aux industries des pays de l'Union européenne ou encore à un pays tiers, comme la Corée du Sud par exemple. Ces choix stratégiques sont cruciaux. Si nous sommes contraints de sacrifier une part de nos budgets sociaux, en particulier nos systèmes de protection sociale, pour acheter des armements américains, les pays de l’UE s’illusionnent en pensant acheter une garantie à 100 % de conserver le soutien de Donald Trump envers les intérêts et la sécurité de l'Union européenne. Le président Trump est tout à fait capable de prendre notre argent… sans garantir demain notre sécurité.
Quant à savoir si nos industries européennes sont capables de monter en puissance de manière suffisante, un optimiste pourrait dire que, puisque la Russie a massivement quitté ses frontières depuis 2008 (Géorgie) et 2014 (Ukraine, Crimée, Donbass), les pays de l’UE se sont organisés en 17 ans pour être à niveau. Cependant, les pays de l’UE ont trop tardé à comprendre et réagir. D'abord, dans notre soutien aux Ukrainiens, ils ont été contraints de se battre les mains liées, avec de nombreuses contraintes concernant l'usage des armes et des limites sur les armements livrés. Surtout, les pays européens n’ont pas été à la hauteur de notre responsabilité historique et morale d’assurer notre propre sécurité. Les pays de l'Union européenne ont pensé qu'à travers la norme et le commerce, ils allaient adoucir les mœurs et se garantir un avenir confortable. La réalité est différente. Avec le recul c’est assez pathétique.
D'un point de vue militaire, l’Europe est-elle en capacité de résister à un conflit avec la Russie dans un scénario d'absence de soutien américain ? Quelle est la dépendance de l'Europe vis-à-vis des États-Unis d'un point de vue militaire encore aujourd'hui ?
François Chauvancy : Je ne suis pas certain que l'Europe dépende essentiellement des capacités militaires américaines, à l'exception de leur capacité de projection, qui est réelle, et de la masse que représente l'armée américaine. En réalité, les armées européennes pourraient parfaitement être à la hauteur des forces armées américaines. Leur faiblesse réside dans le fait qu'elles sont 27 au sein de l'Union européenne, chacune avec ses spécificités. Il n'y a pas d'économie d'échelle sur les effectifs, par exemple, et les équipements ne sont pas standardisés. De plus, chaque pays privilégie certaines fonctions. Des pays de l’UE ont même refusé depuis de nombreuses années d'avoir des chars, comptant sur ceux de leurs alliés.
En revanche, ce que les États-Unis apportent surtout dans la protection de l'Europe, c'est leur volonté. Ils sont capables de mobiliser les États européens derrière eux précisément parce qu'ils représentent une force militaire et politique. Ils peuvent entraîner l'ensemble des États européens. Il s'agit donc d'un facteur d'agrégation dont l’Europe a besoin, et que les États-Unis fournissent, car ils assurent la cohérence de l'ensemble, notamment au sein de l'OTAN, où, jusqu'à aujourd'hui, un général américain pilote l'un de ses deux grands commandements, celui des opérations. Le second est confié aux Français pour la préparation de l'avenir et la doctrine.