J'ai lu et aimé : Que vivent les Humanités ! de Jean-Baptiste Noé
Qu’est-ce qui différencie l’homme d’un animal ou d’une intelligence artificielle ? Dans un vibrant plaidoyer, "Que vivent les humanités" (Editions Boleine), Jean-Baptiste Noé démontre pourquoi les humanités sont indispensables à la vie des hommes et au bon fonctionnement des sociétés notamment dans ce monde d’aujourd’hui en mutation rapide et de plus en plus marquée par la technologie, le numérique et l’intelligence artificielle. Qui a dit que les humanités ne servent à rien ?
Est-il encore utile d’étudier les humanités ? Ces disciplines ne servent apparemment à rien, n’ont pas de finalités pratiques et ne débouchent pas sur des métiers définis. Pourtant, dans un monde de plus en plus marqué par la technologie, le numérique et l’intelligence artificielle, les humanités sont plus nécessaires que jamais. C’est le vibrant plaidoyer auquel se livre ici Jean-Baptiste Noé. En compagnie des grands auteurs, sur les chemins des lettres, il démontre pourquoi les humanités sont indispensables à la vie des hommes et au bon fonctionnement des sociétés. Un livre indispensable pour tous ceux qui veulent justifier l’intérêt des humanités. Docteur en histoire, professeur d’économie politique, Jean-Baptiste Noé est rédacteur en chef de Conflits et auteur de nombreux ouvrages consacrés à la géopolitique et à l’histoire économique. L’auteur vit à Paris.
Que vivent les Humanités ! - Jean-Baptiste Noé
Grand entretien avec Jean-Baptiste Noé : « Que vivent les Humanités ! »
Par Le Diplomate / 9 octobre 2024
(...)
Que vivent les Humanités ! - Jean-Baptiste Noé
Grand entretien avec Jean-Baptiste Noé : « Que vivent les Humanités ! »
Par Le Diplomate / 9 octobre 2024
(...)
Dans cet entretien exclusif pour Le Diplomate, Jean-Baptiste Noé évoque la sortie, le 3 octobre, prochain de son nouveau livre Que vivent les Humanité !
(...)
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Dans un monde de plus en plus dominé par la technologie et l’IA, quelle place attribuez-vous aux humanités ? Comment peuvent-elles contribuer à équilibrer notre approche face aux innovations technologiques ?
Jean-Baptiste Noé : Alors qu’elles apparaissent souvent comme inutiles, les humanités sont en réalité essentielles dans une société libre et démocratique. Derrière ce terme, d’ailleurs très beau, d’humanités, se retrouvent la littérature, la philosophie, l’histoire, la géographie, c’est-à-dire des disciplines qui permettent de voir, donc de comprendre et d’agir.
C’est sur cette importance du regard que j’insiste dans mon ouvrage, notamment la capacité à lire les paysages, qui sont les figures des humanités transcrites dans la géographie.
Les humanités forment le lien culturel qui unit les générations et les peuples. Quand nous rencontrons pour la première fois des personnes d’autres cultures, d’autres pays, la conversation ne peut se faire qu’en partant de nos partages sur la littérature et la culture de chacun. Les humanités sont donc l’instrument de la rencontre. Elles sont un capital, c’est-à-dire un héritage et une transmission. Face à elles, nous sommes un chainon, qui doit transmettre plus que ce qu’il a reçu. Et parce que les humanités sont un regard, elles permettent la création, qui en grec se dit poesis, c’est-à-dire poésie. Le regard créateur permet l’innovation et le développement technologique. Les humanités ne s’opposent donc pas à la technologie, bien au contraire, elles sont la condition des innovations techniques.
LD : Vous soutenez l’idée que les disciplines des humanités sont essentielles à l’éducation. Comment plaideriez-vous pour l’intégration accrue des humanités dans les programmes éducatifs face à une tendance mondiale de favoriser les STEM (Science, Technology, Engineering, Mathematics) ?
JBN : Je connais bien ce sujet puisqu’en 2017 j’avais publié un ouvrage nommé Rebâtir l’école, dans lequel j’expliquais que l’invasion des écrans et du numérique à l’école était une erreur. Preuve en était que les stars de l’économie numérique, comme le patron de l’époque de Twitter, scolarisaient leurs enfants dans des écoles sans écran, mais avec des livres. Steve Jobbs lui-même expliquait dans un entretien paru peu de temps avant sa mort qu’il limitait l’usage des écrans à ses enfants à quelques heures le week-end, car cela, disait-il « nuit à leur créativité ». Ce qui n’empêchait pas Apple de nouer de nombreux partenariats financiers avec des établissements scolaires pour leur vendre lesdites tablettes.
Désormais, nous sommes heureusement revenus de cette folie et beaucoup se sont rendu compte que les écrans nuisaient aux enfants. La place du livre est mieux comprise, la place de la culture aussi. En France, cela résiste d’ailleurs plutôt bien puisque les humanités disposent d’un volume horaire conséquent. Ce que l’on étudie en revanche durant ces heures de cours est un autre sujet…
LD : En quoi les études en humanités sont-elles cruciales pour le développement de la pensée critique dans une époque où l’information est instantanément disponible, mais pas toujours vérifiée ?
JBN : Il faut revenir au regard dont je parlais au début de cet entretien.
Les humanités nous ouvrent à la pensée d’auteurs différents, elles nous font découvrir des mondes ignorés, ceux du passé, des grandes civilisations. C’est ainsi que l’on peut bâtir un véritable regard critique. « Critique » en grec, veut dire « analyse ». Pour pouvoir analyser, il faut disposer d’une intelligence vive, c’est-à-dire d’une capacité à relier les points entre eux, ce que signifie « intelligence ». Tisser des liens, bâtir des correspondances, afin de pouvoir disposer d’un esprit de recul.
À cet égard, on ne pourra jamais redire l’importance qu’il y a à lire les grands auteurs, les grands classiques.
En argument ultime, on peut faire remarquer que les régimes totalitaires se sont toujours attaqués aux humanités : destruction des livres et des bibliothèques, arrestations des professeurs, interdiction de penser, de débattre. S’ils ont combattu les humanités, c’est bien qu’elles représentaient un grave danger pour eux. Raison donc pour lire et pour se nourrir de cette culture. C’est finalement eux qui, par leurs attaques aux libertés, plaident le mieux pour l’importance extrême des humanités.
LD : Vous parlez dans votre livre de la nécessité d’une approche humaniste face aux développements de l’IA. Quels rôles les humanités peuvent-elles jouer pour garantir une utilisation éthique et responsable de l’intelligence artificielle ?
JBN : L’IA est un outil, donc en tant que telle, elle est neutre, ni bonne ni mauvaise. C’est l’usage qu’en font les hommes qui porteront des conséquences positives ou négatives de l’IA. L’éthique se développe par le développement de la raison, par la réflexion, par la méditation de l’histoire et des grands auteurs. On peut espérer que plus les personnes seront cultivées et conscientes de leurs actes, plus elles feront un bon usage de l’IA.
LD : Comment les compétences acquises par l’étude des humanités, comme la réflexion critique, l’analyse historique et l’empathie culturelle, peuvent-elles être valorisées dans le monde professionnel, en particulier dans les secteurs technologiques et commerciaux ?
JBN : Vous parliez à l’instant de l’IA. La robotisation, comme dans le passé, va détruire de nombreux emplois et permettre la création de nouveaux métiers. Or ce qui distingue le robot de l’être humain, c’est la culture. Les humanités ne s’opposent pas à la technologie ou bien aux ingénieurs. Elles sont au contraire indispensables à la bonne réalisation d’un métier technologique ou commercial. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait le médecin Rabelais. Et c’est bien ce qui nous distingue de la machine. Si le robot est animé, il n’a ni âme ni conscience. Et si les ingénieurs et les commerciaux, parce qu’ils n’ont pas bu à la fontaine des humanités, sont eux-mêmes sans culture, s’ils n’ont pas le supplément d’âme de l’intelligence, alors ils vaudront moins que des robots et ils seront balayés.
LD : Pour beaucoup ces disciplines ne servent à rien et n’ont pas de finalités pratiques, ne débouchant pas sur des métiers bien définis. Face à ces arguments et aux pressions économiques et technologiques, quel avenir envisagez-vous pour les disciplines des humanités ? Quels efforts spécifiques doivent être entrepris pour assurer leur survie et leur pertinence dans les décennies à venir ?
JBN : Le premier effort consiste à les faire aimer par ceux qui les défendent. Un acteur comme Fabrice Luchini, par ses lectures des grands auteurs, contribue à faire découvrir et aimer la littérature. Si les mises en scène des opéras et des théâtres ne visaient pas à tout prix à choquer, à heurter, à « casser les codes », beaucoup plus de personnes trouveraient intérêt à s’y rendre.
Le rôle revient aussi aux professeurs. C’est à eux de se former afin de pouvoir transmettre l’amour de leurs disciplines. La transmission est toujours mimétique : c’est parce qu’il voit les autres lire, notamment ses parents, que l’enfant aura, par la suite, envie de la lecture.
Quant à l’avenir des humanités, c’est bien simple : il est corrélé à l’avenir des cités libres et démocratiques. Si les humanités disparaissent, alors les libertés et la démocratie disparaitront aussi.
Le nouveau livre de Jean-Baptiste Noé : Que vivent les humanités ! - Le Diplomate
Un outil de résistance au formatage des idées : les humanités !
Par Victoire Riquetti
Le 7 novembre dernier, la première œuvre picturale produite par un robot doté d’intelligence artificielle a été vendue aux enchères pour plus d’un million d’euros. « Une étape de l’histoire de l’art moderne et contemporain », selon Sotheby’s, la maison de vente. La question d’un art créé par un robot « humanoïde » interroge sur l’essence même de l’homme. Qu’est-ce qui différencie l’homme d’un animal ou, comme ici, d’une intelligence artificielle ? Pour Jean-Baptiste Noé, ce sont les humanités.
En effet, selon le rédacteur en chef de Conflits, docteur en histoire et professeur d’économie politique, les humanités sont ce qui rend l’Homme vivant. L’étude des humanités est « destinée à faire croître véritablement en humanité », écrit-il dans son livre, Que vivent les humanités !, paru ce mois-ci aux Éditions Boleine. L’auteur, à travers ce plaidoyer pour l’étude et le travail des humanités, explique à quel point elles sont indispensables à la vie humaine, à la vie dans la cité et à ce pour quoi l’Homme est fait : la transmission. Le livre, tout aussi vif et percutant que lyrique, nous livre une formidable défense de ces disciplines souvent dénigrées par notre vision trop utilitariste du travail.
Les humanités, selon l’auteur de cet opuscule, font l’humanité parce que « réceptionner » la culture, les lettres, permet plus que la survie, la vie humaine : « Pourquoi les humanités ? Pour vivre. Ou, plus exactement, pour être vivant. » Se les approprier pour mieux créer à son tour, et ensuite transmettre : « Les humanités [qui] sont une triple action de vie : elles donnent la vie aux œuvres, à celui qui les transmet et à celui qui les reçoit », explique-t-il, puisque l’Homme a un « devoir de réception et de transmission ».
Ce devoir oblige et l’auteur exalte le goût du travail et de l’effort, « le gai savoir » cher à Rabelais qui ne s’obtient pas sans un mal nécessaire. Il célèbre, ainsi, le labeur de l’Homme qui sert la société, tout autant celui de l’ouvrier, du médecin, du paysan que celui de la mère de famille, « son rôle consistant à éduquer et instruire les futurs adultes » et, d’ailleurs, construire une famille relève pour lui d’une véritable résistance, voire d’un « héroïsme » : « Fonder une famille et éduquer des enfants est un combat […] tant il faut lutter avec courage contre l’esprit dominant pour oser créer et développer une famille. »
Même s’il regrette que beaucoup « désertent le travail laborieux » des humanités, il reconnaît que « ce n’est pas complètement de leur faute puisque tout a été fait pour étouffer la richesse de l’Europe, occulter l’Histoire, ne pas transmettre le savoir ». Encore une fois, criant d’actualité. Formidable outil de résistance au « formatage des idées, [au] conformisme intellectuel, [au] politiquement correct [qui] sont les ennemis mortels de la démocratie », puisque, sans mots, l’Homme ne peut s’exprimer et vivre en société, sans les humanités, un homme « emprunte [la voie] de la destruction. D’où les sauvages, d’où les émeutes urbaines ». Les humanités, parce qu’elles rendent véritablement humain, seraient ainsi une arme et une force pour celui qui veut vivre en société et la faire durer.
Ce n’est pas un algorithme, tout humanoïde et créatif soit-il, qui pourra prendre le relais de cette transmission. Loin de la complainte mélancolique, Jean-Baptiste Noé exhorte au combat. « La nostalgie et le romantisme n’ont pas leur place pour que vivent les humanités ! »
Chroniques de livres "Que vivent les humanités"
écrit par Jean-Philippe Delsol
Dans un petit livre (90 pages), publié chez Boleine en octobre 2024, dont l’écriture enchante, Jean-Baptiste Noé nous conte toutes les vertus des humanités. Autrefois la classe de seconde était celle des humanités, l’accès au lycée se pratiquait dans la découverte de nos héritages culturels, parce qu’il était convenu, à raison, qu’il fallait s’ouvrir à l’enseignement de ceux qui nous ont précédés avant que de s’engager dans une quelconque spécialité. « Les humanités sont fondamentales : elles permettent de voir, de lire, de comprendre ». Elles éveillent à tout. Non pas qu’il faille s’y atteler par utilitarisme, « mais pour engendrer une croissance de son être ».
Désormais les sciences s’imposent et moquent les humanités qui ne seraient qu’un plaisir de l’esprit. Elles sont pourtant peut-être plus qu’un plaisir, un bonheur à partager avec les dieux. Elles permettent d’apprendre à gouter la vie au-delà de ses nécessités. Mais elles exercent aussi la raison, sans laquelle il n’y aurait pas de sciences, dans « une démarche de l’esprit reposant sur le logos ». Les humanités sont ainsi le lieu de la poésie mais aussi l’initiation de tout travail créateur auquel l’Homme serait destiné par son essence.
« Les humanités jouent encore un rôle crucial dans la construction et le maintien de la cité […] Elles donnent une densité et une tonalité indispensables à la vie en société ». Elles favorisent le partage de l’amitié ou pour le moins celui de la vie commune. Car elles forgent les identités qui permettent à toute communauté d’entretenir des relations sociales suffisamment paisibles. « La réduction des humanités induit à une réduction de l’être qui est aussi réduction des échanges et des interactions ». À ce titre les humanités sont, selon le philosophe italien Enzo Di Nuscio, « les gènes invisibles de la démocratie » parce qu’elles animent le théâtre du débat des idées et permettent de comprendre la comédie humaine dans sa recherche de la vérité.
La culture est une leçon de liberté et de responsabilité dans l’apprentissage du Beau et du Bien. « La finalité des humanités est de faire de nous des êtres créateurs, pièce maitresse de la cité, ouverte vers l’infini ».
Que vivent les humanités
La culture en péril
Par Johan Rivalland
(...) nous vivons à une époque et dans un monde où les technologies ont pris une place prépondérante, où tout va vite, où on entend à la fois se tourner vers un futur mû par les promesses en partie inquiétantes de l’Intelligence Artificielle et un désir de sombrer dans le présent et la tyrannie du divertissement. En quoi les humanités sont-elles utiles, se demandent beaucoup. A quoi peuvent-elles servir sur un plan pratique et par rapport aux métiers que l’on peut envisager d’exercer ?
Mais peut-on imaginer un monde sans repères ? Une société sans passé, sans références, prête à réinventer tout de zéro ou à reproduire les mêmes erreurs que celles déjà commises auparavant ? A l’heure des ravages des mouvements wokeistes, il est plus utile que jamais de se poser ces questions et de montrer en quoi les humanités sont essentielles.
Les humanités au cœur de la cité
Peut-on concevoir un monde sans littérature, sans philosophie, sans repères historiques, ni géographiques, où les lettres ne feraient pas bénéficier de leurs vertus, leurs apports essentiels, leur capacité à faire réfléchir et à savoir prendre du recul ? Car tels sont bien les apports de ces différentes disciplines liées à la connaissance et à la culture fondamentale, celle qui nous offre les repères essentiels à la vie en société et ce qui fonde nos valeurs, et avec elles certainement nos libertés.
Car c’est la culture, la transmission, les savoirs oubliés – ou qui justement ne doivent pas l’être – qui permettent de comprendre le monde, et pas seulement ce qui est immédiatement pratique ou alors scientifique.
« Depuis le positivisme étriqué du XIXème siècle, écrit Jean-Baptiste Noé, tout ce qui n’est pas scientifique est perçu comme non sérieux, futile, voire inutile. C’est, toujours, ramener le débat à l’utilitarisme, débat vain tant l’utilité des humanités est grande ».
Leur transmission est essentielle. C’est ce qui assure la continuité des générations, l’accroissement des connaissances, le ciment d’une civilisation. « Les humanités sont une triple action de vie : elles donnent la vie aux œuvres, à celui qui les transmet et à celui qui les reçoit. Elles n’existent que dans le don et dans l’échange ; elles sont un trésor dont la nature est d’être transmis et partagé pour ne pas voir l’or fondre dans la poussière de l’oubli. Curieux trésor en effet, qui croît au fur et à mesure qu’il est donné, qui se dissout quand il n’est pas échangé ».
Raison versus ignorance et culte du moi
L’obsession des mathématiques a même conduit le courant structuraliste à tenter d’en introduire partout. Et pas seulement en Eéconomie, à outrance, comme nous l’avons déjà vu. Oubliant parfois, de fait, que c’est la démarche de l’esprit, le logos, qui établit une démarche scientifique, et non les mathématiques en tant que telles.
Quand ce ne sont pas les émotions qui prennent le pas sur la raison. Tendance de plus en plus en vogue dans de nombreux domaines aujourd’hui. Enfermant dans l’ignorance, les peurs irrationnelles, le culte du moi. Au lieu de privilégier le recours à la raison, celle promue par les humanités. Nous rendant mieux à même aussi de résister à la démagogie ambiante.
Plus on apprend, plus on repousse la ligne d’horizon de notre ignorance. Cela peut parfois donner le vertige : on ne pourra jamais tout lire, tout connaître, tout maîtriser, tout savoir. Il faut faire des choix, même douloureux, il faut se limiter à quelques parcelles que l’on pourra labourer.
Car, ainsi que l’écrit Jean-Baptiste Noé, « les humanités nous fournissent des yeux qui nous permettent de voir le monde où nous sommes immergés, donc de vivre avec lui ». Mieux encore, « pouvoir s’appuyer sur des personnes qui savent lire le monde, comme on sait lire un paysage, est fondamental pour une cité ordonnée ».
C’est, en effet, une culture commune partagée qui permet de créer du lien, qui permet à une société de se cimenter, d’échanger, de partager, de favoriser le dialogue avec des personnes d’autres nations et cultures. Les humanités « sont le socle de la vie des cités ».
Humanités et démocratie
Les lettrés jouent ainsi un rôle essentiel dans la démocratie, prise au sens d’état social où la société est fondée sur le droit et opposée au centralisme autoritaire. Où elle est source d’épanouissement, un moyen de se protéger contre les dictatures et de se prémunir contre la tentation naturelle de la servitude volontaire.
Une question plus que jamais d’actualité à l’ère du crétin numérique et des dangers de la société du divertissement.
La démagogie qui sait si bien souffler sur les braises des émotions, tromper les personnes, actionner le levier du sentimentalisme, trouve d’autant plus à s’exprimer que les électeurs manquent de terreau politique et culturel. Les humanités sont un rempart à l’oppression, à la tyrannie, à la réduction de l’homme à l’état d’objet. Les hommes TikTok pourront plus facilement devenir des pions politiques à la main d’une dictature. Raison pour laquelle il ne peut pas y avoir de démocratie sans humanités.
Milan Kundera nous avait éveillés sur le pouvoir de résistance à l’oppression de ceux qui élèvent les humanités au rang de source fondamentale d’éveil des consciences. Tâche difficile quand on sait qu’« il est rare que la destruction des livres, l’effacement des auteurs, l’interdiction de penser suscitent des révolutions. Le formatage des esprits, le conformisme intellectuel, le politiquement correct sont les ennemis mortels de la démocratie. Le seul antidote réside dans les humanités ».
Il s’agit donc de développer les vertus, autrement appelées force d’âme, nous dit Jean-Baptiste Noé, retrouver le sens du courage, celui dont Alexandre Soljenitsyne nous affirmait qu’il était en déclin en Occident, pervertissant ainsi jusqu’à nos libertés, minées par un conformisme qui nous empêche d’aborder correctement la complexité pour lui préférer les simplismes et visions caricaturales, les idéologies et la démagogie.
(...)
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Dans un monde de plus en plus dominé par la technologie et l’IA, quelle place attribuez-vous aux humanités ? Comment peuvent-elles contribuer à équilibrer notre approche face aux innovations technologiques ?
Jean-Baptiste Noé : Alors qu’elles apparaissent souvent comme inutiles, les humanités sont en réalité essentielles dans une société libre et démocratique. Derrière ce terme, d’ailleurs très beau, d’humanités, se retrouvent la littérature, la philosophie, l’histoire, la géographie, c’est-à-dire des disciplines qui permettent de voir, donc de comprendre et d’agir.
C’est sur cette importance du regard que j’insiste dans mon ouvrage, notamment la capacité à lire les paysages, qui sont les figures des humanités transcrites dans la géographie.
Les humanités forment le lien culturel qui unit les générations et les peuples. Quand nous rencontrons pour la première fois des personnes d’autres cultures, d’autres pays, la conversation ne peut se faire qu’en partant de nos partages sur la littérature et la culture de chacun. Les humanités sont donc l’instrument de la rencontre. Elles sont un capital, c’est-à-dire un héritage et une transmission. Face à elles, nous sommes un chainon, qui doit transmettre plus que ce qu’il a reçu. Et parce que les humanités sont un regard, elles permettent la création, qui en grec se dit poesis, c’est-à-dire poésie. Le regard créateur permet l’innovation et le développement technologique. Les humanités ne s’opposent donc pas à la technologie, bien au contraire, elles sont la condition des innovations techniques.
LD : Vous soutenez l’idée que les disciplines des humanités sont essentielles à l’éducation. Comment plaideriez-vous pour l’intégration accrue des humanités dans les programmes éducatifs face à une tendance mondiale de favoriser les STEM (Science, Technology, Engineering, Mathematics) ?
JBN : Je connais bien ce sujet puisqu’en 2017 j’avais publié un ouvrage nommé Rebâtir l’école, dans lequel j’expliquais que l’invasion des écrans et du numérique à l’école était une erreur. Preuve en était que les stars de l’économie numérique, comme le patron de l’époque de Twitter, scolarisaient leurs enfants dans des écoles sans écran, mais avec des livres. Steve Jobbs lui-même expliquait dans un entretien paru peu de temps avant sa mort qu’il limitait l’usage des écrans à ses enfants à quelques heures le week-end, car cela, disait-il « nuit à leur créativité ». Ce qui n’empêchait pas Apple de nouer de nombreux partenariats financiers avec des établissements scolaires pour leur vendre lesdites tablettes.
Désormais, nous sommes heureusement revenus de cette folie et beaucoup se sont rendu compte que les écrans nuisaient aux enfants. La place du livre est mieux comprise, la place de la culture aussi. En France, cela résiste d’ailleurs plutôt bien puisque les humanités disposent d’un volume horaire conséquent. Ce que l’on étudie en revanche durant ces heures de cours est un autre sujet…
LD : En quoi les études en humanités sont-elles cruciales pour le développement de la pensée critique dans une époque où l’information est instantanément disponible, mais pas toujours vérifiée ?
JBN : Il faut revenir au regard dont je parlais au début de cet entretien.
Les humanités nous ouvrent à la pensée d’auteurs différents, elles nous font découvrir des mondes ignorés, ceux du passé, des grandes civilisations. C’est ainsi que l’on peut bâtir un véritable regard critique. « Critique » en grec, veut dire « analyse ». Pour pouvoir analyser, il faut disposer d’une intelligence vive, c’est-à-dire d’une capacité à relier les points entre eux, ce que signifie « intelligence ». Tisser des liens, bâtir des correspondances, afin de pouvoir disposer d’un esprit de recul.
À cet égard, on ne pourra jamais redire l’importance qu’il y a à lire les grands auteurs, les grands classiques.
En argument ultime, on peut faire remarquer que les régimes totalitaires se sont toujours attaqués aux humanités : destruction des livres et des bibliothèques, arrestations des professeurs, interdiction de penser, de débattre. S’ils ont combattu les humanités, c’est bien qu’elles représentaient un grave danger pour eux. Raison donc pour lire et pour se nourrir de cette culture. C’est finalement eux qui, par leurs attaques aux libertés, plaident le mieux pour l’importance extrême des humanités.
LD : Vous parlez dans votre livre de la nécessité d’une approche humaniste face aux développements de l’IA. Quels rôles les humanités peuvent-elles jouer pour garantir une utilisation éthique et responsable de l’intelligence artificielle ?
JBN : L’IA est un outil, donc en tant que telle, elle est neutre, ni bonne ni mauvaise. C’est l’usage qu’en font les hommes qui porteront des conséquences positives ou négatives de l’IA. L’éthique se développe par le développement de la raison, par la réflexion, par la méditation de l’histoire et des grands auteurs. On peut espérer que plus les personnes seront cultivées et conscientes de leurs actes, plus elles feront un bon usage de l’IA.
LD : Comment les compétences acquises par l’étude des humanités, comme la réflexion critique, l’analyse historique et l’empathie culturelle, peuvent-elles être valorisées dans le monde professionnel, en particulier dans les secteurs technologiques et commerciaux ?
JBN : Vous parliez à l’instant de l’IA. La robotisation, comme dans le passé, va détruire de nombreux emplois et permettre la création de nouveaux métiers. Or ce qui distingue le robot de l’être humain, c’est la culture. Les humanités ne s’opposent pas à la technologie ou bien aux ingénieurs. Elles sont au contraire indispensables à la bonne réalisation d’un métier technologique ou commercial. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait le médecin Rabelais. Et c’est bien ce qui nous distingue de la machine. Si le robot est animé, il n’a ni âme ni conscience. Et si les ingénieurs et les commerciaux, parce qu’ils n’ont pas bu à la fontaine des humanités, sont eux-mêmes sans culture, s’ils n’ont pas le supplément d’âme de l’intelligence, alors ils vaudront moins que des robots et ils seront balayés.
LD : Pour beaucoup ces disciplines ne servent à rien et n’ont pas de finalités pratiques, ne débouchant pas sur des métiers bien définis. Face à ces arguments et aux pressions économiques et technologiques, quel avenir envisagez-vous pour les disciplines des humanités ? Quels efforts spécifiques doivent être entrepris pour assurer leur survie et leur pertinence dans les décennies à venir ?
JBN : Le premier effort consiste à les faire aimer par ceux qui les défendent. Un acteur comme Fabrice Luchini, par ses lectures des grands auteurs, contribue à faire découvrir et aimer la littérature. Si les mises en scène des opéras et des théâtres ne visaient pas à tout prix à choquer, à heurter, à « casser les codes », beaucoup plus de personnes trouveraient intérêt à s’y rendre.
Le rôle revient aussi aux professeurs. C’est à eux de se former afin de pouvoir transmettre l’amour de leurs disciplines. La transmission est toujours mimétique : c’est parce qu’il voit les autres lire, notamment ses parents, que l’enfant aura, par la suite, envie de la lecture.
Quant à l’avenir des humanités, c’est bien simple : il est corrélé à l’avenir des cités libres et démocratiques. Si les humanités disparaissent, alors les libertés et la démocratie disparaitront aussi.
Le nouveau livre de Jean-Baptiste Noé : Que vivent les humanités ! - Le Diplomate
Un outil de résistance au formatage des idées : les humanités !
Par Victoire Riquetti
Le 7 novembre dernier, la première œuvre picturale produite par un robot doté d’intelligence artificielle a été vendue aux enchères pour plus d’un million d’euros. « Une étape de l’histoire de l’art moderne et contemporain », selon Sotheby’s, la maison de vente. La question d’un art créé par un robot « humanoïde » interroge sur l’essence même de l’homme. Qu’est-ce qui différencie l’homme d’un animal ou, comme ici, d’une intelligence artificielle ? Pour Jean-Baptiste Noé, ce sont les humanités.
En effet, selon le rédacteur en chef de Conflits, docteur en histoire et professeur d’économie politique, les humanités sont ce qui rend l’Homme vivant. L’étude des humanités est « destinée à faire croître véritablement en humanité », écrit-il dans son livre, Que vivent les humanités !, paru ce mois-ci aux Éditions Boleine. L’auteur, à travers ce plaidoyer pour l’étude et le travail des humanités, explique à quel point elles sont indispensables à la vie humaine, à la vie dans la cité et à ce pour quoi l’Homme est fait : la transmission. Le livre, tout aussi vif et percutant que lyrique, nous livre une formidable défense de ces disciplines souvent dénigrées par notre vision trop utilitariste du travail.
Les humanités, selon l’auteur de cet opuscule, font l’humanité parce que « réceptionner » la culture, les lettres, permet plus que la survie, la vie humaine : « Pourquoi les humanités ? Pour vivre. Ou, plus exactement, pour être vivant. » Se les approprier pour mieux créer à son tour, et ensuite transmettre : « Les humanités [qui] sont une triple action de vie : elles donnent la vie aux œuvres, à celui qui les transmet et à celui qui les reçoit », explique-t-il, puisque l’Homme a un « devoir de réception et de transmission ».
Ce devoir oblige et l’auteur exalte le goût du travail et de l’effort, « le gai savoir » cher à Rabelais qui ne s’obtient pas sans un mal nécessaire. Il célèbre, ainsi, le labeur de l’Homme qui sert la société, tout autant celui de l’ouvrier, du médecin, du paysan que celui de la mère de famille, « son rôle consistant à éduquer et instruire les futurs adultes » et, d’ailleurs, construire une famille relève pour lui d’une véritable résistance, voire d’un « héroïsme » : « Fonder une famille et éduquer des enfants est un combat […] tant il faut lutter avec courage contre l’esprit dominant pour oser créer et développer une famille. »
Même s’il regrette que beaucoup « désertent le travail laborieux » des humanités, il reconnaît que « ce n’est pas complètement de leur faute puisque tout a été fait pour étouffer la richesse de l’Europe, occulter l’Histoire, ne pas transmettre le savoir ». Encore une fois, criant d’actualité. Formidable outil de résistance au « formatage des idées, [au] conformisme intellectuel, [au] politiquement correct [qui] sont les ennemis mortels de la démocratie », puisque, sans mots, l’Homme ne peut s’exprimer et vivre en société, sans les humanités, un homme « emprunte [la voie] de la destruction. D’où les sauvages, d’où les émeutes urbaines ». Les humanités, parce qu’elles rendent véritablement humain, seraient ainsi une arme et une force pour celui qui veut vivre en société et la faire durer.
Ce n’est pas un algorithme, tout humanoïde et créatif soit-il, qui pourra prendre le relais de cette transmission. Loin de la complainte mélancolique, Jean-Baptiste Noé exhorte au combat. « La nostalgie et le romantisme n’ont pas leur place pour que vivent les humanités ! »
Chroniques de livres "Que vivent les humanités"
écrit par Jean-Philippe Delsol
Dans un petit livre (90 pages), publié chez Boleine en octobre 2024, dont l’écriture enchante, Jean-Baptiste Noé nous conte toutes les vertus des humanités. Autrefois la classe de seconde était celle des humanités, l’accès au lycée se pratiquait dans la découverte de nos héritages culturels, parce qu’il était convenu, à raison, qu’il fallait s’ouvrir à l’enseignement de ceux qui nous ont précédés avant que de s’engager dans une quelconque spécialité. « Les humanités sont fondamentales : elles permettent de voir, de lire, de comprendre ». Elles éveillent à tout. Non pas qu’il faille s’y atteler par utilitarisme, « mais pour engendrer une croissance de son être ».
Désormais les sciences s’imposent et moquent les humanités qui ne seraient qu’un plaisir de l’esprit. Elles sont pourtant peut-être plus qu’un plaisir, un bonheur à partager avec les dieux. Elles permettent d’apprendre à gouter la vie au-delà de ses nécessités. Mais elles exercent aussi la raison, sans laquelle il n’y aurait pas de sciences, dans « une démarche de l’esprit reposant sur le logos ». Les humanités sont ainsi le lieu de la poésie mais aussi l’initiation de tout travail créateur auquel l’Homme serait destiné par son essence.
« Les humanités jouent encore un rôle crucial dans la construction et le maintien de la cité […] Elles donnent une densité et une tonalité indispensables à la vie en société ». Elles favorisent le partage de l’amitié ou pour le moins celui de la vie commune. Car elles forgent les identités qui permettent à toute communauté d’entretenir des relations sociales suffisamment paisibles. « La réduction des humanités induit à une réduction de l’être qui est aussi réduction des échanges et des interactions ». À ce titre les humanités sont, selon le philosophe italien Enzo Di Nuscio, « les gènes invisibles de la démocratie » parce qu’elles animent le théâtre du débat des idées et permettent de comprendre la comédie humaine dans sa recherche de la vérité.
La culture est une leçon de liberté et de responsabilité dans l’apprentissage du Beau et du Bien. « La finalité des humanités est de faire de nous des êtres créateurs, pièce maitresse de la cité, ouverte vers l’infini ».
Que vivent les humanités
La culture en péril
Par Johan Rivalland
(...) nous vivons à une époque et dans un monde où les technologies ont pris une place prépondérante, où tout va vite, où on entend à la fois se tourner vers un futur mû par les promesses en partie inquiétantes de l’Intelligence Artificielle et un désir de sombrer dans le présent et la tyrannie du divertissement. En quoi les humanités sont-elles utiles, se demandent beaucoup. A quoi peuvent-elles servir sur un plan pratique et par rapport aux métiers que l’on peut envisager d’exercer ?
Mais peut-on imaginer un monde sans repères ? Une société sans passé, sans références, prête à réinventer tout de zéro ou à reproduire les mêmes erreurs que celles déjà commises auparavant ? A l’heure des ravages des mouvements wokeistes, il est plus utile que jamais de se poser ces questions et de montrer en quoi les humanités sont essentielles.
Les humanités au cœur de la cité
Peut-on concevoir un monde sans littérature, sans philosophie, sans repères historiques, ni géographiques, où les lettres ne feraient pas bénéficier de leurs vertus, leurs apports essentiels, leur capacité à faire réfléchir et à savoir prendre du recul ? Car tels sont bien les apports de ces différentes disciplines liées à la connaissance et à la culture fondamentale, celle qui nous offre les repères essentiels à la vie en société et ce qui fonde nos valeurs, et avec elles certainement nos libertés.
Car c’est la culture, la transmission, les savoirs oubliés – ou qui justement ne doivent pas l’être – qui permettent de comprendre le monde, et pas seulement ce qui est immédiatement pratique ou alors scientifique.
« Depuis le positivisme étriqué du XIXème siècle, écrit Jean-Baptiste Noé, tout ce qui n’est pas scientifique est perçu comme non sérieux, futile, voire inutile. C’est, toujours, ramener le débat à l’utilitarisme, débat vain tant l’utilité des humanités est grande ».
Leur transmission est essentielle. C’est ce qui assure la continuité des générations, l’accroissement des connaissances, le ciment d’une civilisation. « Les humanités sont une triple action de vie : elles donnent la vie aux œuvres, à celui qui les transmet et à celui qui les reçoit. Elles n’existent que dans le don et dans l’échange ; elles sont un trésor dont la nature est d’être transmis et partagé pour ne pas voir l’or fondre dans la poussière de l’oubli. Curieux trésor en effet, qui croît au fur et à mesure qu’il est donné, qui se dissout quand il n’est pas échangé ».
Raison versus ignorance et culte du moi
L’obsession des mathématiques a même conduit le courant structuraliste à tenter d’en introduire partout. Et pas seulement en Eéconomie, à outrance, comme nous l’avons déjà vu. Oubliant parfois, de fait, que c’est la démarche de l’esprit, le logos, qui établit une démarche scientifique, et non les mathématiques en tant que telles.
Quand ce ne sont pas les émotions qui prennent le pas sur la raison. Tendance de plus en plus en vogue dans de nombreux domaines aujourd’hui. Enfermant dans l’ignorance, les peurs irrationnelles, le culte du moi. Au lieu de privilégier le recours à la raison, celle promue par les humanités. Nous rendant mieux à même aussi de résister à la démagogie ambiante.
Plus on apprend, plus on repousse la ligne d’horizon de notre ignorance. Cela peut parfois donner le vertige : on ne pourra jamais tout lire, tout connaître, tout maîtriser, tout savoir. Il faut faire des choix, même douloureux, il faut se limiter à quelques parcelles que l’on pourra labourer.
Car, ainsi que l’écrit Jean-Baptiste Noé, « les humanités nous fournissent des yeux qui nous permettent de voir le monde où nous sommes immergés, donc de vivre avec lui ». Mieux encore, « pouvoir s’appuyer sur des personnes qui savent lire le monde, comme on sait lire un paysage, est fondamental pour une cité ordonnée ».
C’est, en effet, une culture commune partagée qui permet de créer du lien, qui permet à une société de se cimenter, d’échanger, de partager, de favoriser le dialogue avec des personnes d’autres nations et cultures. Les humanités « sont le socle de la vie des cités ».
Humanités et démocratie
Les lettrés jouent ainsi un rôle essentiel dans la démocratie, prise au sens d’état social où la société est fondée sur le droit et opposée au centralisme autoritaire. Où elle est source d’épanouissement, un moyen de se protéger contre les dictatures et de se prémunir contre la tentation naturelle de la servitude volontaire.
Une question plus que jamais d’actualité à l’ère du crétin numérique et des dangers de la société du divertissement.
La démagogie qui sait si bien souffler sur les braises des émotions, tromper les personnes, actionner le levier du sentimentalisme, trouve d’autant plus à s’exprimer que les électeurs manquent de terreau politique et culturel. Les humanités sont un rempart à l’oppression, à la tyrannie, à la réduction de l’homme à l’état d’objet. Les hommes TikTok pourront plus facilement devenir des pions politiques à la main d’une dictature. Raison pour laquelle il ne peut pas y avoir de démocratie sans humanités.
Milan Kundera nous avait éveillés sur le pouvoir de résistance à l’oppression de ceux qui élèvent les humanités au rang de source fondamentale d’éveil des consciences. Tâche difficile quand on sait qu’« il est rare que la destruction des livres, l’effacement des auteurs, l’interdiction de penser suscitent des révolutions. Le formatage des esprits, le conformisme intellectuel, le politiquement correct sont les ennemis mortels de la démocratie. Le seul antidote réside dans les humanités ».
Il s’agit donc de développer les vertus, autrement appelées force d’âme, nous dit Jean-Baptiste Noé, retrouver le sens du courage, celui dont Alexandre Soljenitsyne nous affirmait qu’il était en déclin en Occident, pervertissant ainsi jusqu’à nos libertés, minées par un conformisme qui nous empêche d’aborder correctement la complexité pour lui préférer les simplismes et visions caricaturales, les idéologies et la démagogie.