«La grande démission de l’intellect face à l’IA» - Par Laurent Alexandre, Olivier Babeau et Alexandre Tsicopoulos
À force de déléguer ses opérations les plus nobles à la machine, le cerveau risque de s’atrophier. Pour éviter les conséquences à grande échelle d’un déclin cognitif généralisé, il faudra réinventer l’enseignement supérieur et valoriser à sa juste valeur l’effort intellectuel.
Laurent Alexandre est médecin et essayiste. Olivier Babeau est président de l’Institut Sapiens. Alexandre Tsicopoulos est étudiant en droit.Les progrès de l’intelligence artificielle (IA) sont stupéfiants. Dario Amodei, le créateur de Claude, l’un des principaux concurrents de ChatGPT, explique que, fin 2026, l’IA dépassera le niveau des savants titulaires de prix Nobel scientifiques. Les connaissances humaines vont progresser à un rythme inouï, mais nous n’avions pas vu un phénomène redoutable : la révolution de l’IA risque paradoxalement de provoquer un affaissement du niveau intellectuel collectif. Pour paraphraser Bernard de Chartres, nous espérions être « des nains perchés sur des épaules de géants », nous risquons d’être juste des nains au pied de géants numériques.
Cela fait deux ans que l’IA générative a fait son apparition, et ses effets sur les étudiants sont déjà perceptibles. Beaucoup se contentent de « piloter » des outils numériques sans en comprendre les rouages profonds, sacrifiant leur esprit critique sur l’autel du confort technologique. Alors que les technologies numériques nous promettaient une amélioration cognitive de la population, voilà que se dessine le scénario inverse : une dépendance aveugle aux algorithmes et un recul de la pensée critique. Ce constat est étayé par des signaux inquiétants venant de nombreuses universités à travers le monde.
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Dans le Financial Times du 3 mars 2025, Sarah O’Connor rapporte le malaise grandissant des professeurs, confrontés à des étudiants qui s’en remettent de plus en plus aux IA de la génération ChatGPT pour accomplir des travaux qui, hier encore, exigeaient l’exercice de la réflexion et de l’argumentation. Beaucoup d’étudiants admettent ne plus « lire » les documents qui leur sont soumis : ils se contentent de copier-coller les synthèses et les réponses générées par l’IA. Cela entraîne une diminution progressive des capacités de raisonnement. Le phénomène est massif : 88 % des étudiants britanniques rédigeraient déjà leurs copies d’examens avec ChatGPT !
Effet ciseau
La massification de l’accès à l’IA, combinée à des cursus universitaires souvent dépassés, aboutit à un paradoxe inquiétant. Plus l’IA devient performante, plus les étudiants se privent de l’effort cognitif nécessaire à leur développement intellectuel. Terrible effet ciseau. L’omniprésence de l’IA incite à la paresse intellectuelle. Pourquoi se fatiguer à synthétiser une problématique complexe quand ChatGPT peut, en quelques secondes, livrer un texte parfait ? La magie de l’automatisation tue l’effort et la rigueur. La créativité et l’esprit critique – pourtant essentiels pour innover et développer une vision originale – risquent de se perdre. Car l’intelligence grandit grâce aux efforts répétés, aux tâtonnements et aux remises en question. Si la machine nous prémâche systématiquement le travail, nous ne musclons plus notre cerveau.
Le décalage entre la rapidité de l’innovation technologique et la lenteur des réformes académiques ouvre un précipice. Nombre de professeurs s’avouent démunis face à la prolifération d’outils capables de contourner les devoirs classiques. Nous pourrions voir se multiplier des diplômés incapables de faire preuve d’analyse critique alors que les employeurs rechercheront des esprits créatifs et adaptables, capables de résoudre des problèmes inédits.
Les capacités intellectuelles de la population baissent dans nos pays : les scores Pisa moyens ne cessent de décliner depuis quinze ans. Ce déclin va inévitablement s’accélérer puisque la nouvelle génération fuit l’effort intellectuel depuis la sortie de ChatGPT. On observe déjà dans certaines professions un phénomène de déqualification : l’usage intensif de l’IA fait perdre certaines compétences qui ne sont plus mobilisées. Imaginons ce qu’il en sera demain quand ces compétences n’auront même pas été acquises.
À plus long terme, le danger n’est pas qu’économique. Il est civilisationnel : l’avenir de nos sociétés dépend de la capacité de chacun à questionner le monde et à imaginer des solutions neuves. L’avenir qui se dessine ressemble plus au scénario du film de 2006 Idiocracy qu’à l’épanouissement d’une société avancée.
Modalités d’évaluation
Il ne s’agit pas de rejeter en bloc l’IA, mais de veiller à conserver un socle solide de compétences humaines : l’intuition, la curiosité, l’analyse critique et la capacité à relier des idées de façon nouvelle. L’école doit s’appuyer sur l’IA pour proposer une pédagogie individualisée, tout en préservant la force de l’effort intellectuel et de la réflexion humaine. Il ne s’agit plus de superviser passivement l’IA, mais de la challenger, de l’améliorer et de la compléter. Hélas, une étude réalisée chez les étudiants de l’université de Cambridge montre que les étudiants n’arrivent déjà pas à apporter une quelconque valeur ajoutée à ce que produit ChatGPT. Et la marche va être de plus en plus haute.
Il est urgent que l’université réinvente les modalités d’évaluation : il faut instituer des examens qui testent la réflexion, avec interdiction de recourir à l’IA. Les oraux, les débats contradictoires ou les essais manuscrits en classe s’imposent pour s’assurer que l’étudiant maîtrise son sujet. Les cursus devraient miser sur la résolution de problèmes complexes, les projets collaboratifs et l’expérimentation. L’apprentissage par cœur de notions utiles doit être systématisé. Le niveau d’exigence doit être relevé.
Le déclin cognitif de la génération qui grandit avec ChatGPT est un signal d’alarme. La grande démission de l’intellect face à l’IA n’est pas inévitable. Pour éviter que le cerveau s’atrophie à force de déléguer ses opérations les plus nobles à la machine, il faudra réinventer l’enseignement supérieur, récompenser l’excellence et la pensée originale et valoriser l’effort intellectuel. L’avenir des étudiants, et plus largement de notre civilisation, en dépend.
«La grande démission de l’intellect face à l’IA»