«La légalisation de l’euthanasie pourrait entraîner la fin d’un système social fondé sur la solidarité» - Par Yves-Marie Doublet
Pour le coauteur du rapport «Les non-dits économiques et sociaux du débat sur la fin de vie» (Fondapol), Yves-Marie Doublet, la dégradation de nos finances publiques et de notre système de santé risque de favoriser le recours à l’euthanasie en lieu et place des soins.
Yves-Marie Doublet est docteur en droit, ancien chargé d’enseignement à l’espace éthique de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris et coauteur du rapport « Les non-dits économiques et sociaux du débat sur la fin de vie » (Fondapol).
YVES-MARIE DOUBLET. - Le recours à l’euthanasie et au suicide assisté est avant tout, nous dit-on, la revendication d’un droit d’autodétermination individuelle jusqu’à la mort. Mais dans les pays ayant légalisé la mort provoquée, les personnes qui y ont recours sont de plus en plus motivées par des facteurs économiques et sociaux. Ces pays montrent que les partisans de l’adoption de la loi et les personnes ayant recours à ce que la loi permet sont animés par des motivations qui tendent à différer. Alors que les premiers arguent de la liberté pour l’individu de choisir sa mort, les recours à la mort provoquée émanent en nombre croissant de personnes pour qui la vie est insupportable, et qui n’ont d’autre issue que d’y mettre fin - ce qui est tout le contraire d’une liberté.
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Parmi les éléments qui n’ont pas été assez pris en compte par le législateur, vous citez les défaillances de notre système de santé. Influent-elles sur le choix du recours à l’euthanasie et au suicide assisté ?
Actuellement, 30 % de nos concitoyens vivent dans des déserts médicaux, le vieillissement de la population implique des besoins accrus en termes de santé publique tandis que le secteur de la psychiatrie souffre d’un besoin criant de personnel. La prise en charge de la douleur chronique est déficiente au regard des besoins des patients : dans certains cas, six mois d’attente sont demandés pour accéder à une consultation.
Or, chaque douleur pas ou peu prise en charge peut favoriser une demande de mort anticipée, qui ne serait alors que la traduction d’une forme de maltraitance. On ne saurait pour autant tirer parti du déficit de l’offre de soins en général et des soins palliatifs en particulier pour légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. Le risque serait, au surplus, de creuser de nouvelles inégalités géographiques, en ayant une offre de soins palliatifs dans les centres urbains et l’euthanasie ailleurs, en ruralité.