États-Unis & Groenland : deux siècles de convoitise stratégique -Par Laurent Sailly


L’intérêt américain pour le Groenland n’est ni récent ni anecdotique. Il s’inscrit dans une continuité géopolitique de deux siècles, mêlant sécurité, ressources, rivalités de puissance et contrôle de l’Arctique.

Depuis le milieu du XIXᵉ siècle, Washington considère le Groenland comme un élément naturel de la sécurité nord‑américaine. Le territoire est perçu comme géographiquement nord‑américain et donc légitime dans la sphère d’influence des États-Unis (doctrine Monroe). L’objectif initial est de contrôler l’Arctique et les routes de l’Atlantique Nord.

Commandé juste après l’achat de l’Alaska, par le secrétaire d’État William H. Seward, le rapport Walker identifie dès 1867 le potentiel stratégique du Groenland et de l’Island. Il s’agit de faire des États-Unis une puissance maritime dominante.

L’invasion en 1941 du Danemark par l’Allemagne pousse Washington à intervenir. Les États-Unis assurent la défense du Groenland. C’est le début, d’une présence militaire durable : bases, stations météo, pistes d’aviation.

En 1946, Truman tente d’acheter le Groenland pour 100 millions de dollars en or, plus un échange de territoires en Alaska. Le Danemark refuse, mais l’épisode montre que Washington considère l’île comme achetable si nécessaire.

La Guerre froide consolide la présence militaire des Etats-Unis avec le traité de défense de 1951. Le Groenland devient un « porte‑avions insubmersible » pour le Pentagone (base aérienne de Thulé, pivot du système d’alerte antimissile) et le projet secret Iceworm (réseau de tunnels sous la glace pour missiles nucléaires).

Le XXIᵉ siècle présente de nouvelles motivations. Le Groenland reste vu comme le chaînon manquant de la souveraineté continentale américaine. L’ile dispose de terres rares représentant d’importantes ressources stratégiques pour les technologies modernes. Enfin la fonte des glaces ouvre des routes maritimes arctiques, enjeu face à la Russie et la Chine.