Ceuta, miroir des failles migratoires de l’Europe selon Fernand Gontier - Par Laurent Sailly
La crise de Ceuta apparaît comme le révélateur d’un système
européen encore trop fragmenté. Selon l’ancien directeur de la police aux
frontières, elle montre à la fois les fragilités de l’Espagne, les divergences
entre États membres et l’insuffisance d’une stratégie commune. Les frontières
extérieures de l’Union ne concernent pas seulement les pays qui les possèdent
matériellement : lorsqu’un État protège une frontière comme Ceuta ou Melilla,
il protège aussi l’ensemble de l’espace européen.
Gontier insiste sur la nécessité d’externaliser une partie
de la politique migratoire. Pour lui, cette externalisation ne signifie pas un
abandon de souveraineté, mais au contraire une manière de l’exercer plus tôt,
avant que les crises ne se produisent aux portes de l’Europe. Elle suppose des
partenariats durables avec les pays tiers, le renforcement de leurs capacités
de contrôle, la coopération policière et judiciaire, le partage du
renseignement, ainsi que la possibilité de mettre en place des centres de retour
ou d’accueil hors de l’Union européenne, sous réserve de garanties juridiques
et du respect des droits fondamentaux.
Un autre thème central du document est le rôle des réseaux
de passeurs. Gontier les présente comme les principaux bénéficiaires du
désordre migratoire. Ces organisations criminelles exploitent les failles
juridiques, les divergences politiques, les difficultés d’éloignement et les
messages ambigus envoyés par les États européens. Elles utilisent aussi les
réseaux sociaux pour transformer des informations complexes en promesses
simples, comme l’idée que la frontière serait ouverte ou que les migrants ne pourraient
pas être renvoyés.
Il distingue également plusieurs formes
d’instrumentalisation migratoire. Gontier reconnaît que certains États, comme
la Biélorussie ou la Russie, ont utilisé les flux migratoires comme un outil de
pression politique ou de déstabilisation. En revanche, il invite à la prudence
concernant le Maroc et la crise de Ceuta : l’ampleur du phénomène interroge,
mais elle ne suffit pas à prouver une opération délibérément organisée par les
autorités marocaines. Il faut selon lui analyser les réactions et la coopération
du Maroc dans la durée avant de tirer des conclusions.
Enfin, Fernand Gontier souligne la tension fondamentale
entre deux exigences : la protection des droits fondamentaux et le droit des
États à maîtriser leurs frontières. L’Europe doit continuer à garantir l’asile
et la protection des personnes vulnérables, mais elle doit aussi rendre sa
politique plus lisible, plus cohérente et plus efficace. Tant que les États
membres enverront des signaux contradictoires, les passeurs pourront les
exploiter pour attirer de nouveaux candidats au départ.
En conclusion, l’auteur de "La face
cachée de l'immigration" aux éditions Baudelaire plaide pour
une politique migratoire européenne plus anticipatrice, plus harmonisée et plus
assumée. La réponse aux crises migratoires ne peut pas se limiter au contrôle
physique des frontières : elle doit combiner coopération internationale, action
judiciaire contre les filières criminelles, organisation des retours,
protection du droit d’asile et solidarité entre États membres.
