Alain Bauer : «La France va-t-elle devenir un narco-État ?»

L'attaque d'un fourgon pénitentiaire à Incarville (Eure) est un nouveau signal d’alerte de l’enracinement du trafic de stupéfiants en France, estime le criminologue Alain Bauer. Un rapport du Sénat alerte sur le risque d’une transformation de la France en « narco-État » violent et corrompu, où cocaïne et drogues de synthèse seraient omniprésentes.

Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et métiers. Dernier livre paru : Tu ne tueras point (2024, Fayard).


Un convoi pénitentiaire attaqué frontalement avec préméditation. Des criminels surfant sur «l'instinct de mort» des caïds post-Mesrine et tuant semble-t-il délibérément des agents pénitentiaires. Voici le visage brutal de la réalité de la confrontation entre l'État le crime en France.

L'air de rien, sans s'en rendre compte malgré les alertes et les alarmes, les rapports et les missions, le trafic de stupéfiants s'enracine en France.

D'une exception marseillaise enkystée depuis le règne criminel de Carbone et Spirito, prenant la grande ville de la Méditerranée et ses habitants en otage, à la décentralisation et à l'enracinement sur tout le territoire, métropolitain et des outres mers, le marché des stupéfiants s'est construit à l'ombre des postures martiales de la loi de 1970 qui tonne beaucoup et agit peu.

Toutes les politiques de lutte contre les trafics, pas seulement de stupéfiants sont passées par des phases d'ignorance, de prohibition, de régulation ou d'adaptation. Et les territoires ont évolué en fonction des zones de production, des capacités de transport, des modalités de distribution. Bouilleurs de crus ou paysans andins sont des producteurs consommateurs artisanaux marqués par une forte culture locale. La consommation de tabac, à priser ou à fumer, comme la consommation de cocaïne, pour des raisons de coût et de mode, avait été réservée à une «élite» avant de se diffuser puis de se démocratiser sous diverses formes. L'ancienne Régie française de l'opium a largement contribué à asseoir la puissance des trafiquants tout en finançant l'État, comme la SEITA.

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L'incohérence des approches publiques sur la question des addictions et toxicomanies, la porosité aux enjeux économiques, l'incapacité depuis la loi imposée par le gouvernement américain en 1970 à une France exportatrice de stupéfiants (héroïne), n'a jamais permis de clarifier, pas plus que pour la prostitution la politique publique du pays. De ce fait, entre répression aveugle sans prise en compte des enjeux médicaux et sociaux et tolérance assumée du fait de l'ampleur du phénomène, l'action gouvernementale est illisible, la répression incohérente, la prévention marginale.

D'autres phénomènes, entre exode rural d'une part et rurbanisation de l'autre, ont fait transiter des millions de personnes dans deux univers culturels qui ont fini par cohabiter.
L'évolution des capacités de production locale, de qualité supérieure et à forte teneur en THC, comme le développement accéléré du marché des produits synthétiques a également contribué, en France comme ailleurs, à un lent mais irréversible développement des zones de chalandises aux confins des agglomérations, dans des villes moyennes et désormais petites.

En considérant les stupéfiants comme un simple produit, en surfant sur les procédures de libéralisation de la distribution et de la consommation, en s'appuyant sur des processus de libre-échange ayant facilité les transferts, en n'anticipant jamais au nom de la liberté du marché les effets pervers des décisions prises, notamment en termes de santé publique. La gestion de la contrebande de cigarettes en a été un élément précurseur et n'a pas plus été pris en compte que les multiples opérations de fraude à la TVA dont le pic fut la taxe carbone...

On ne fait pas plus la «guerre» au terrorisme qu'aux trafics, mais on peut faire la police. Si on amplifie le renseignement criminel opérationnel, si on sature les espaces, sin on préconise une politique cohérente et continue, avec une forte dimension médicale et sociale, il est sans doute possible de commencer à inverser le flux des primo consommateurs et de réduire le stock de celles et ceux qui connaissent une forte addiction (cinq millions de consommateurs, un million et demi d'addicts selon l'OFDT). Il est étrange que la lutte contre le tabagisme ou l'alcool rencontre un tel soutien et que le processus en matière de stupéfiants soit porté par le courant exactement inverse.

Pendant ce temps, les criminels investissent dans la technologie en plus de leur activité traditionnelle. L'ubérisation des trafics est un fait acquis. Mais les points de deal, les «fours» existent toujours (environ 4 000 en 2020). Il est toujours possible de perturber les trafics, mais compliqué de le faire sans une stratégie claire sur l'identité numérique qui permettrait, par son obligation, de mieux identifier les acteurs des réseaux et de mieux cibler la politique menée par les forces de l'Ordre.

En tout état de cause, fermer la porte de l'écurie après la fuite du cheval ne peut avoir une grande efficacité. Mais il est envisageable de fortement perturber l'activité financière et logistique des réseaux. Au prix d'un risque majeur d'affrontement avec les organisations criminelles. Nous sommes déjà entourés de «narco-États» en devenir (Belgique, Pays-Bas, une partie de la zone frontière avec l'Espagne, nos TOM sont gangrenés, ...).

Et la peur de la puissance policière française s'estompe face au manque de réactivité face aux primo-délinquants violents, à une forme de «remords colonial» qui pousse à éviter d'agir rapidement, ce qui force, le temps passant, à le faire brutalement. La confrontation entre l'ordre criminel et la police passe par l'organisation du guet-apens, l'attaque des commissariats, les menaces contre les policiers et leurs familles là où ils habitent ou étudient.

L'État s'est beaucoup retiré et la nature a horreur du vide. Les organisations criminelles de proximité s'y sont engouffrées. Elles ont pris de l'assurance, développé leur connections internationales.

En 1999, je mettais en garde contre la violence qui venait dans un déni général de réalité. Un quart de siècle plus tard, le temps est venu, comme le Sénat vient de le rappeler avec force, d'enfin répondre à un enjeu de survie : éviter que la France devienne aussi un État dont les narcotrafiquants sont aussi puissants que la police.