N’avons-nous donc rien appris du XXème siècle ?
Pierre Hassner est mort, samedi 26 mai
2018, à l’âge de 85 ans.
Cet
homme de doutes, un des disciples préférés de Raymond Aron, n’aimait pas les
réponses définitives. Il préférait les questions fluctuantes. Théoricien,
philosophe de la politique, observateur subtil de la scène mondiale et spécialiste
éminent des relations internationales et des problèmes géopolitiques, sa vie et
son parcours reflètent les contradictions du monde de l’après-guerre. Né
en Roumanie en 1933, arrivé en France pour suivre ses études en 1948 (Ecole Normale
Supérieure de 1952 à 1955), Pierre Hassner est un Européen de l’Est exilé à
l’Ouest mais également ami des Américains, juif éduqué catholique mais
profondément laïc…
Professeur
agrégé en philosophie en 1955 (ses recherches porteront l’empreinte et
l’éclairage de cette formation initiale), il part étudier à l’université de
Chicago (1956-1959, il a obtenu une bourse Rockefeller) puis à Sciences
Po. En 1959 il entre au Centre de Recherche International de Sciences Po (CERI)
comme chercheur, puis directeur de recherche émérite et enfin chercheur
associé. De 1964 à 2003 il enseigne les relations internationales à Sciences
Po et à la Johns Hopkins University à Bologne. Il est lauréat du prix
Alexis de Tocqueville en 2003, membre de l’Académie Américaine des Arts et des
Sciences, et devient docteur honoris causa
de l’UQAM en 2008.
Dans son dernier recueil d’articles, qui conclut une série commencée avec La Violence et la Paix (Esprit, 1995) et
La Terreur et l’Empire (Seuil, 2003), explore la
possibilité et les conditions d’une économie politique et d’une éthique des
passions.
« Nous sommes
profondément imprégnés par l’idée que la modernité réside dans la
canalisation des passions par la raison, soit par la prise en compte de
normes universelles, soit par la composition d’intérêts bien compris. Leur
résurgence dans les conflits contemporains, avec son cortège d’extrêmes
violences, nous apprend qu’il n’en est rien. À l’heure où la mondialisation
met en question la cohérence de l’État national, où les armes, notamment
atomiques, changent la nature de la guerre, les conflits interétatiques
cèdent le pas aux guerres civiles, au terrorisme et à la montée de la
violence sociale. Ce déchaînement des passions est-il à l’origine des
bouleversements actuels, ou en sont-ils la cause ?
Pour saisir les dynamiques de notre monde complexe
et mouvant, il nous faut reprendre à nouveaux frais l’analyse de la guerre et
de la paix et, avec elle, toutes nos catégories de la philosophie politique.
Nous comprendrons ainsi quel rôle jouent les passions, leur circulation, leur
interaction, leur équilibre et déséquilibre, non seulement dans le
déclenchement des conflits mais aussi dans leur possible dépassement. C’est
tout le problème du politique que de penser la coexistence possible entre
citoyens, alliés et adversaires à l’intérieur d’un ordre global commun. »
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Propos recueillis par Corinne Deloy
Après la guerre froide, on parlait de « fin de
l’histoire » et on s’attendait à une sorte de « paix molle ».
Mais cette paix n’est jamais advenue…
Pierre Hassner : En effet, la théorie de la fin de l’histoire
avancée par Fukuyama en 1992 et selon laquelle il n’y avait pas d’idées
nouvelles et que par conséquent, tout le monde devait se convertir au
capitalisme était illusoire. Mais il faut dire qu’à cette époque les États-Unis
étaient l’unique puissance et que la situation économique était encore
satisfaisante. On peut donc comprendre que cette théorie ait rencontré un
certain succès. D’ailleurs, après chaque guerre, y compris la guerre
froide, on pense qu’un nouvel ordre international va s’installer (à cette
époque, Bush et Mitterrand affirmaient que l’ONU allait ressusciter) de même
qu’après chaque catastrophe, on observe un élan, un « plus jamais
ça » avant qu’ensuite, tout recommence.
Nous sommes donc replongés dans un état de guerre,
comme certains l’affirment ?
P. H. : Il faut cependant s’entendre sur ce qu’on appelle guerre et ce qu’on
appelle paix. « La vraie guerre et la vraie paix sont peut-être
mortes ensemble » indiquait le général André Beaufre. Aujourd’hui, on
vit dans un magma illisible. Sommes-nous en guerre ou en paix ? Les Russes
parlent de « guerre hybride », les Chinois de « guerre hors
limites ». Nous sommes face à de nouvelles formes de violence. Les
terroristes et les espions ont toujours existé mais avec le hacking, les
écoutes téléphoniques, les virus informatiques, nous sommes dans une guerre
cybernétique, dans un mélange de guerre et de paix, ce que le disciple de
Foucault, Frédéric Gros, appelle « les états de violence ». Ce n’est
pas la troisième guerre mondiale, ce n’est pas la guerre atomique mais ce n’est
pas non plus la paix ou le règne de l’ONU.
Comment un État peut-il lutter contre ces formes de
violence ?
P. H. : Le grand danger est que la réaction à ces phénomènes devienne
elle-même violente. Il y a deux évolutions possibles : le barbare peut
certes s’embourgeoiser mais le bourgeois peut également se barbariser, ce qui
relève du fascisme. Les États non démocratiques mais aussi les démocraties ne
savent pas peut-être pas lutter contre ces nouvelles formes de violence mais
ils savent exercer la répression.
La démocratie
libérale est attaquée de toutes parts. Certains l’expliquent par le fait que
les libéraux ne croient pas vraiment à leurs propres idées et ne sont pas prêts
à se sacrifier pour elles. Le libéralisme ne propose rien qui permette à
l’homme de s’élever au-dessus de lui-même. En période de crise, nous avons
besoin de leaders, comme le furent Churchill ou de Gaulle à leur époque.
Aujourd’hui, les partisans de la démocratie libérale ne sont pas vraiment à la
hauteur ; Obama est intelligent et a de bonnes intentions mais il est trop
modéré et donc passif. Par ailleurs, on observe un renfermement, et même
d’hostilité – par exemple envers les réfugiés – en réaction à la mondialisation.
Par ailleurs,
il y a aujourd’hui un brouillage important entre l’étatique et le non étatique,
l’intérieur et l’extérieur, les révoltes provoquées et les révoltes spontanées.
Toutes sortes de conflits s’enchevêtrent et des proverbes qui semblaient
universels comme « les amis de mes ennemis sont mes ennemis » ne
fonctionnent plus. On le constate avec les Russes. Poutine propose aux
Occidentaux une coalition contre Daesh mais en même temps, dans les médias
russes, on entend des discours de Poutine expliquant que l’Europe est morte et
des métaphores martiales affirmant que les Russes sont un peuple de vainqueurs,
que c’est « dans leurs gènes ». Poutine est un véritable leader qui
veut restaurer un gouvernement fort et qui sait mobiliser sa population sur
laquelle il exerce une sorte de fascination, fragile mais réelle.
Daesh et la Russie ont un point commun : un
sentiment d’humiliation et une volonté de retrouver une grandeur passée, en
partie réelle et en partie imaginée
P. H. : Absolument. Un sondage a montré que Staline, c’est-à-dire celui qui a
gagné la grande guerre patriotique et vaincu les Allemands, était le Russe du
XXe siècle le plus admiré par les Russes tandis que Gorbatchev, soit l’homme
qui a laissé filer l’empire, était le plus méprisé. Nous avons ici une
illustration de l’idée de revanche, il s’agit de retrouver sa place, d’avoir un
État fort. Le nationalisme russe possède une tradition messianique que l’on
retrouve chez les Américains. Les Russes pensent avoir pour mission de sauver
le monde ; au XIXe siècle, les slavophiles pensaient déjà devoir sauver
l’Europe. Les Russes ont besoin de cette vocation pour justifier l’empire.
Celle-ci explique également les relations qu’ils entretiennent avec les BRICS
qui eux aussi ont une revanche à prendre sur l’Occident. Richard Ned Lebow
affirme dans son livre Why Nations Fight : Past and Future Motives for
War que le prestige et la volonté de revanche sont au moins autant à
l’origine des guerres que les problèmes de territoires ou d’économie.
Le fondamentalisme islamique est-il un
totalitarisme ?
P. H. : Je distinguerai les idéologies totalitaires des régimes totalitaires
et des passions totalitaires. Les idéologies – communisme et nazisme – étaient
des phénomènes empreints de modernité. Leszek Kolakowski disait : « Le
communisme est l’enfant bâtard des Lumières et le fascisme est l’enfant bâtard
du romantisme ». Dans les deux cas, on observe un attachement
quasiment religieux à une idéologie combiné à une prétention à la science :
une pseudo-science raciale chez les Allemands et le matérialisme historique
chez les Soviétiques.
Les gens de
Daesh, quant à eux, s’opposent à tout ce qui n’est pas eux : les autres
musulmans, les minorités d’Irak ou de Syrie. Même Ben Laden qui disait qu’il
fallait tuer les juifs et les Américains n’allait pas jusque-là. Olivier Roy a
écrit que le djihadisme était un nihilisme. mais ceux qui rejoignent les rangs
de Daesh parce qu’ils ont un tempérament violent, sont humiliés ou n’ont
pas de travail trouvent une version de l’islam qui leur promet le “paradis” à
condition de tuer des mécréants.
Les passions
sont les mêmes que celles à l’œuvre dans les totalitarismes, notamment au
travers du concept d’ennemi total de Carl Schmitt, mais on dit que les gens de
Daesh veulent moins la mort de ceux qu’ils tuent que leur propre mort. La
surprise, c’est que la violence, le besoin d’absolu ressurgissent aujourd’hui
sous la forme d’une guerre de religion.
Y a t-il de bonnes et de mauvaises passions ?
P. H. : Oui, toutes les passions ne sont pas équivalentes. Contre les
mauvaises passions, il faut avoir recours aux bonnes passions comme la
solidarité.
Une passion
sans modération dans l’application ou le jugement mène au suicide ou au crime
et une modération sans passion, comme celle d’Obama, mène à la faiblesse et à
l’inaction. La solution réside dans le mariage des deux. Combiner ces
contraires est ce qu’il y a de plus difficile à réaliser mais tout l’art de la
politique est de viser cet équilibre. On peut être guidé par une passion si on
parvient à lui fixer des limites.
Y- est-on jamais parvenu ?
P. H. : Oui, après la deuxième guerre mondiale, il y a eu une passion
européenne, il existait par exemple des mouvements fédéralistes en faveur des
États Unis d’Europe mais après Mitterrand et Kohl, qui tous deux croyaient à
l’avenir de l’Europe (Mitterrand disait « La France est ma patrie,
l’Europe est mon avenir »), cette passion a disparu. Tous les dirigeants
qui leur ont succédé ont géré l’Europe sans passion. La passion, on la trouve
aujourd’hui chez les anti Européens alors que les pro Européens sont une élite
raisonnable. Alors que l’Europe était au départ une idée qui devait permettre
de concilier identités nationales et mondialisation, elle est aujourd’hui
perçue comme une bureaucratie.
Pourrait-on établir un nouvel “ordre” de passions
modérées ?
P. H. : Il faut savoir juger ses adversaires, reconnaître ceux avec lesquels
on a des priorités différentes mais des intérêts communs et ceux avec qui il
est impossible de trouver des points communs. Je ne crois pas qu’on puisse
négocier avec Daesh qui regroupe des gens pour qui le dialogue n’existe pas.
Même pendant la guerre froide, le dialogue existait. Par exemple, pendant que
les Américains bombardaient les Vietnamiens soutenus par les Russes, Moscou
négociait avec Washington les accords Salt. Le dialogue portait souvent sur les
moyens de destruction d’un camp par l’autre mais il y avait un dialogue même si
existait également le sentiment qu’il était fragile et qu’il pouvait aisément
déraper.
Nous vivons
désormais des temps plus dangereux que ceux de la guerre froide où des règles
du jeu existaient. Ce qui est inquiétant aujourd’hui, c’est que nous sommes
face à des gens qui souhaitent vraiment que cela dérape, qui semblent vouloir
la fin du monde.
Références
·
La Fin de l'histoire et le Dernier Homme est un
essai du politologue américain Francis Fukuyama publié en 1992.
·
André Beaufre (1902 - 1975), diplômé de Sciences Po,
général d'armée, est l'auteur d'un important ouvrage théorique sur la stratégie
militaire : Introduction à la stratégie.
·
Frédéric Gros, né le 30 novembre 1965 à Saint-Cyr-l’École est un
philosophe français, spécialiste de Michel Foucault. Il est professeur de
pensée politique à Sciences Po.
·
Richard Ned Lebow est un politiste américain,
théoricien phare des relations internationales.
·
Leszek Kołakowski (1927 - 2009), est un philosophe,
historien des idées et essayiste polonais.
·
Olivier Roy est un politologue français, spécialiste
de l'Islam, chercheur associé au CERI Sciences Po
