Cet été, redécouvrez Raymond Aron : Qu’est-ce que le libéralisme ?

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Extrait du discours de Raymond Aron du 18 novembre 1969.

« Ce qui caractérise en profondeur le libéral authentique d’aujourd’hui et le distingue du pseudo-libéral caricatural ou anachronique qu’imaginent ses adversaires, c’est une représentation du monde, une philosophie. Un régime écono­mique est toujours une création humaine : à cet égard, les mécanismes du marché ne dif­fèrent nullement de la planification centra­lisée caricatural ou anachronique qu’imaginent ses adversaires. Que l’on ait jadis jugé le marché conforme à la nature, qu’on y ait vu le résultat de lois dites naturelles, il ne s’agit là que de péripéties de l’histoire des idées. Le contenu proprement scientifique de l’enseignement des économistes se présente le plus souvent enveloppé, parfois dissimulé, dans des représenta­tions idéologiques, des jugements de valeur, des métaphysiques, caractéristiques d’une époque et promises à un inéluctable vieillis­ sement. Ainsi, le libéralisme a été souvent travesti en loi de la nature alors qu’il ne s’épa­nouit qu’avec l’aide de l’art politique, et de l’art le plus haut.

Le triomphe de la volonté humaine sur la pesanteur des intérêts, des pas­sions et des préjugés. Personne n’a inventé le mécanisme des prix. En ce sens restreint, il n’appartient à personne, sinon à monsieur tout le monde. Mais il se forge lentement au long des siècles, au fur et à mesure que les sociétés s’élèvent au degré d’abstraction exigé par l’imperson­nalité des échanges et l’universalité monétaire, lorsque les gouvernants en reconnaissent l’uti­lité pour le bien commun et renoncent aux manipulations diverses, dont ils tirent parfois des bénéfices à court terme. Je sacrifierais à peine au paradoxe si je présentais les méca­nismes du marché comme une victoire, tou­ jours précaire et presque improbable, de la volonté humaine sur la pesanteur des inté­rêts, des passions et des préjugés.

Une économie de marché laisse à beaucoup de personnes, avec la liberté de choix, la res­ponsabilité de leur existence. Les choix des consommateurs sur le marché deviennent une des références à partir desquelles les producteurs fixent leurs programmes. Mais le besoin d’information et de prévision va bien au-delà de la discrimination entre les marchandises en fonction des prix et de la qualité. Qu’il s’agisse, pour un jeune homme, de s’en­gager dans une carrière ou, pour un chef d’en­treprise, d’établir un programme d’investisse­ment, il faut parier, en fonction d’un savoir imparfait. Consommateurs et producteurs connaissent, en une période d’accélération de l’histoire, les incertitudes de l’avenir et les angoisses d’engagements aventureux que la puissance anonyme et mystérieuse du marché ratifiera ou condamnera. Un tel univers – ne nous y trompons pas-ne satisfait pas toutes nos aspirations spon­tanées ; en particulier, il ne répond pas au désir de sécurité dont la bureaucratisation, les garanties de statut et d’emploi révèlent, en particulier dans notre pays, la force perma­nente. Quel que soit le mode de régulation, l’économie moderne se définit par le chan­gement, par le progrès technique, non seule­ment par la production des mêmes marchan­dises, selon d’autres procédés, mais aussi et surtout par la production d’autres marchan­dises à l’aide de moyens inédits, la fabrica­tion de biens inconnus auparavant et impré­visibles.

On ne doit pas fermer les yeux aux évi­dences : la plupart des individus ont une conscience malheureuse de la dureté de l’uni­vers économique dans lequel ils vivent, des contraintes auxquelles ils doivent se soumettre pour répondre aux défis de la science, de leurs concurrents, du dedans et du dehors. Il n’y a pas d’économie, à travers les âges, sans contrainte de la rareté, et la prétendue abon­dance que les sociétés les plus riches aper­çoivent à l’horizon ne supprime pas cette contrainte. Il n’y a pas, non plus, d’économie moderne sans contrainte de la productivité et de la rentabilité. Une économie commandée par un plan détaillé, conçu et imposé par une bureaucratie centralisée et autoritaire n’échappe pas plus à l’une qu’à l’autre de ces contraintes.

Pourquoi préférons-nous la version libérale des contraintes ?

L’efficacité supérieure d’une économie compétitive offre une justification satisfaisante et peut-être convaincante du libé­ralisme. Mais je ne pense pas que la compa­raison des efficacités respectives des régimes rivaux suffise à déterminer notre adhésion à l’un d’entre eux. Les jugements de valeur confirment et dépassent les jugements de fait. Un minimum de libéralisme économique s’avère indispensable au maintien des autres libertés… Philosophie des conflits inévitables et régle­mentés, le libéralisme ne prospère que dans un climat favorable, grâce à un certain type d’hommes, grâce à un système de valeurs, grâce  aux mœurs, comme aurait dit Montesquieu. L’influence du contexte social sur le fonctionnement de l’économie rend malaisé l’isolement de la causalité des méca­nismes. Peut-être en raison de l’équation per­sonnelle du sociologue, derrière le mécanisme des prix, je vois toujours les hommes qui gèrent les entreprises et dont dépendent succès et échecs d’une économie. Nul besoin d’admettre intégralement la thèse de Max Weber sur la part prise par certaines sectes protes­tantes dans la formation du capitalisme pour reconnaître cette évidence : la liberté écono­mique ne fait pas surgir sur commande des "André Arnoux". Il ne suffit pas qu’un chef d’entreprise proclame la nécessité du profit, il faut aussi, et surtout, que sa gestion se révèle aussi efficace qu’éloquente.

Le libéralisme, tel que nous l’entendons, ne se réduit pas à la défense et à l’illustration de la libre entreprise et des mécanismes du marché. La pluralité des centres de décision, la fonction jusqu’à présent irremplaçable du mécanisme des prix représentent des moda­lités institutionnelles, dont l’expérience a confirmé la valeur, d’une conception de la vie collective, de l’existence humaine.

Conception que les uns taxent de pessimiste et que je juge optimiste ; conception pessimiste aux yeux des utopistes qui, prêts à donner leur cœur et leur vie à un parti, à un chef, à une révo­lution, nous reprochent de leur rappeler la retombée fatale de la mystique en politique et le risque de tyrannie totale au nom de la libération intégrale. Mais notre pseudo pessi­misme s’accompagne en vérité d’un acte de foi : nous acceptons le risque des libertés et de la démocratie, nous faisons le pari qu’en dépit de tout, la discussion permanente n’in­terdira pas la paix civile, que la contradiction des intérêts particuliers laissera se dégager des décisions compatibles avec le bien de la nation.

Nous préférons le désordre et le tumulte des sociétés libres au calme apparent des régimes où les détenteurs du pouvoir suprême prétendent détenir la vérité et imposent à leurs citoyens-sujets une discipline de pensée et de parole en même temps que d’action. Nous choisissons les sociétés dans lesquelles l’opposition passe pour un service public et non pour un crime. Préférence et choix qui me paraissent témoigner d’un optimisme fonda­mental, ou, en tout cas, d’un courage rai­sonné.

La pensée libérale, ainsi conçue, sans illu­sion mais non sans volonté, sans perspective du paradis sur terre, mais non sans espoir d’améliorer peu à peu, à travers les luttes des individus et des partis, le sort du plus grand nombre, la pensée libérale appartient-elle déjà au passé ? Est-elle condamnée, comme d’aucuns le prétendent, par le mouvement des idées et des événements ?

Je ne nie pas les faits, le progrès, dans la communauté intel­lectuelle et universitaire, des idées marxistes ou pseudo-marxistes, le pullulement des actions étatiques qui, trop souvent,  faussent les mécanismes du marché sans atteindre les objectifs visés. Seuls connaissent vraiment le prix des libertés quotidiennes eux qui souf­frent de les avoir perdues. Mais ces libertés, elles demeurent pour nous autres.

Je ne désespère pas, ou, plus exacte­ ment, je me refuse à l’attitude du spectateur pur. Je me veux engagé et combattant.  […]

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