Frédéric Encel: «En géopolitique, le réalisme est un concept creux et inopérant»

FIGAROVOX.- Comment jugez-vous la rencontre entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron à Brégançon? Faut-il y voir une forme de complaisance de la part du président de la République ou bien était-ce un geste utile?
Frédéric ENCEL.- La «complaisance», dont vous évoquez judicieusement l’éventualité rétrospective, c’eût été d’inviter Poutine pour la parade, sans rien revendiquer, sans lui demander quoi que ce soit. Or ce n’est pas ce qui s’est produit et, comme lors de leurs deux rencontres précédentes, le président français a clairement pointé les désaccords - droits démocratiques de l’opposition et usage des médias, Ukraine, Syrie, etc. - comme il en déjà montrés avec Trump, Netanyahou ou encore Salvini. J’observe du reste, de façon plus générale, que le tandem Macron/Le Drian, depuis son avènement à la tête de nos armées et de notre politique étrangère, n’a jamais fait preuve de complaisance ; du refus de négocier directement avec Assad en dépit de Moscou et Téhéran au maintien actif de notre présence maritime (parfaitement légale) aux abords de Taïwan au grand dam de Pékin, en passant par une présence militaire active dans le Golfe arabo-persique avec alliés à l’appui (Émirats arabes unis) face à l’Iran, ou encore le refus de suivre Washington dans son retrait fracassant de l’accord nucléaire avec… ce même Iran! Ce n’est pas ce qu’on appelle une politique suiviste, effacée ou complaisante. Poutine, en acceptant la rencontre, savait ne pas trouver un béni-oui-oui ; le ton et les propos employés l’ont démontré a posteriori. Et pourtant il est venu…

Ce qui renvoie à votre autre question: la rencontre a-t-elle été utile? D’abord, qu’on l’admette ou pas, la Russie est une grande puissance et, sur des secteurs énergétiques, politiques ou militaires précis, elle n’est pas contournable. Ensuite, le fait que Vladimir Poutine ait accepté un cadre (Brégançon) et un contexte (juste avant le G7) très emblématiques traduit une prise au sérieux de la place montante en Europe d’Emmanuel Macron et, de ce simple point de vue, l’exercice était justifié. Maintenant, ce dernier a-t-il obtenu ce qu’il espérait? J’en doute fort. Le président russe s’est montré inflexible. Est-ce pour autant qu’on doit rétrospectivement ricaner en lui faisant un procès en incompétence? Si oui, alors aucune rencontre diplomatique n’est réellement utile. Et puis ne jugeons pas du bilan d’un sommet sur quelques jours ; parfois l’important réside dans les jalons qu’on pose, et apparaît plus tard.

N’est-il pas temps, comme le demande certains, de revenir à une politique «plus réaliste» vis-à-vis de notre voisin russe?

Je me méfie du fameux «réalisme» (ou de la «realpolitik») cher au prétendu gaullo-mitterrandisme, concept creux et inopérant quand on fait de la géopolitique sérieusement. Spécialiste du Moyen-Orient et du monde arabe, j’ai entendu des décennies durant des parangons du réalisme prétendre ad nauseam que les Arabes se contentaient fort bien du despotisme et que la démocratie n’était pas faite pour eux. Qu’en pensent nos amis tunisiens aujourd’hui? Et les autres peuples arabes qui se battent pour la démocratie? Naguère étudiant à Sciences-Po, j’entendais les mêmes «réalistes» tenant des discours définitifs sur l’inamovibilité du bloc communiste, celui-là même qui chuterait en quelques années à peine. Et je vous épargne les inepties des tenants de «l’apaisement» face aux fascismes dans les années 1930… Au vrai, le réalisme est toujours à géométrie variable, quand il ne constitue pas l’hypocrite cache-sexe d’un cynisme pur ou, au mieux, d’une forme de paresse intellectuelle.