Plaidoyer pour la liberté de la justice française (I) : de l'autorité au pouvoir judiciaire
Autant, il paraît évident que les pouvoirs politiques (exécutif et législatif) ont un fondement constitutionnel, que l’aspect constitutionnel de la Justice semble, en tout cas en droit français (et jusqu’ici), peu évident. Pourtant, toute Constitution de la Vème République laisse une part plus ou moins importante à l’institution judiciaire.
Le malaise rencontré par une grande majorité des français et la crise de confiance que connaît cette institution ont convaincu votre serviteur de consacré la Justice comme un pouvoir indépendant.
Si le terme de magistrat désigne au sens large toute personne dotée d’une fonction d’autorité, dans le domaine judiciaire les magistrats sont les membres professionnels des juridictions de l’ordre judiciaire, bénéficiant d’un statut constitutionnel, regroupés en un corps unique et chargés d’assurer l’application de la loi dans les litiges qui leur sont soumis.
Il existe deux principaux modèles de magistrature :
- dans les pays de common law, et notamment en Grande-Bretagne, les magistrats sont nommés à vie parmi les membres les plus éminents du barreau. La fonction de magistrat professionnel vient ainsi couronner une carrière de juriste ;
- les pays de droit continental, et notamment la France, connaissent au contraire une magistrature de carrière, dont les jeunes membres sont nommés après un recrutement par concours. Dans ce système, l’exercice des fonctions judiciaires, calqué sur le modèle de la fonction publique d’État, bénéficie d’un moindre prestige.
Le statut des magistrats est fixé par
l’ordonnance du 22 décembre 1958. Ce statut s’appuie notamment sur des principes
constitutionnels et des exigences européennes, visant à garantir la compétence,
l’indépendance, l’impartialité, la neutralité des membres du corps judiciaire.
Les magistrats sont des agents publics rémunérés par l’État, mais ils
disposent d’un statut distinct de celui des autres fonctionnaires qui permet la
protection des missions spécifiques qui leur sont confiées.
La France compte environ
8 300 magistrats. Ce nombre est sensiblement équivalent à l’effectif
judiciaire du pays au milieu du XIXe siècle, et son insuffisance est
régulièrement dénoncée. Elle est d’autant plus préoccupante qu’on estime au
tiers du corps judiciaire l’ampleur des départs en retraite d’ici la prochaine
décennie.
Faut-il craindre un gouvernement de juges ?
L’article 16 de la
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 selon
lequel : "Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est
pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de
Constitution." Le préambule de la constitution de la Vème République
fait référence à ce texte. Pourtant, la méfiance des constituants à l’égard
d’un éventuel gouvernement des Juges (souvenir biblique mais surtout des
juges de l’Ancien Régime – magistrature des treize parlements) fait que la Justice dans notre pays n’est pas indépendante. Comme
le rappelle l’ancien procureur général de la Cour de cassation Jean-François Burgelin, « la
conception gaullienne de la justice comme simple autorité, telle qu’elle figure
dans la constitution de 1958, est aujourd’hui dépassée ». De plus, la Constitution de la Vème
République n’évoque que l’ordre judiciaire (oubliant fort à propos l’ordre
administratif !). Cet asservissement au pouvoir politique (et plus
exactement au pouvoir exécutif) trouve sa traduction à plusieurs niveaux :
le Président de la République est le garant de l’indépendance de la
justice (art. 64) ; le droit de grâce résonne comme un anachronisme,
véritable déni de justice ; dans la désignation du Conseil Supérieur de la
Magistrature (art. 65) ; intervention dans l’évolution professionnelle des
magistrats.
La multiplication
des « affaires » politico-judiciaires ont mis à jour cette dépendance
des juges aux politiques. De même, l’existence de juridictions d’exception
(Haute Cour et Cour de Justice de la République) participe à cette défiance.
Or, la soif sociale de « sécurité juridique »
fait des juges les gardiens de la Cité. Particulièrement lorsque le pouvoir
judiciaire joue un rôle de censeur des conduites collectives et individuelles
en se fondant sur des considérations d'« opportunité » non
juridiquement définies (affaire de la crèche Babyloup, affaire Gleeden, affaire
Sauvage). Cette évolution exige une refonte totale, une réorganisation de la
justice et de nos institutions judiciaires qui va au-delà d’un simple
rafistolage. Aussi il convient, dans
une société moderne comme la nôtre, dans une démocratie qui a une histoire plus
que centenaire (avec des périodes plus difficiles) de consacrer un véritable
pouvoir judiciaire.
La consécration du pouvoir judiciaire et la neutralité attendue des
juges emportent la « dépolitisation » de la magistrature française. Déjà
en 1971, le Syndicat de la magistrature s’est permis de contester un projet de
loi réprimant la toxicomanie, devant la fureur de René Pleven alors garde des
Sceaux, dénonçant « un gouvernement des juges n’ayant pourtant pas reçu
mandat du suffrage universel pour critiquer la loi ». Ce même Syndicat de
la magistrature s’est également fait remarquer en accrochant dans son QG ce
fameux « mur des cons » sur lequel figuraient un certain nombre de
responsables politiques. Plus que dans
d'autres domaines, les "affaires" politico-judiciaires imposent aux
juges de faire abstraction de leurs propres opinons pour ne faire que du droit.
C'est d'ailleurs en invoquant le droit seul que les magistrats assurent tracer
la limite entre ce qui est licite de faire et ce qui ne l'est pas.
