J2024 : Et s’il y avait des leçons politiques à tirer de la Marchand-Riner mania ? - Par Philippe d'Iribarne et Raul Magni-Berton
Avec leurs nouveaux titres olympiques, Léon Marchand et Teddy Riner sont les stars françaises des JO de Paris 2024. Adulés dans les médias, sur les réseaux sociaux, une formidable passion française se propage à chaque nouveau titre de ces athlètes et de la délégation française.
Atlantico : Aux Etats-Unis comme en France, la réalité des clivages politiques laisse à voir une très forte polarisation de la vie politique ; au moins sur le plan médiatique ou sur les réseaux sociaux. Pourtant, d'après le Pew Research Center, de plus en plus d'Américains semblent ne pas se retrouver dans une telle polarisation. Faut-il penser que, en France également, la polarisation de la vie politique est moins prégnante du côté des électeurs ?
Philippe d’Iribarne : Il m’apparaît essentiel, pour commencer, de revenir sur la raison de fond de la polarisation de la vie politique française. Je pense qu’elle s’explique largement par le fait que le grand projet des Lumières, qui visait à créer une humanité nouvelle vivant dans des sociétés hors-sol, ayant dépassé les coupures entres les peuples, les cultures et les religions, est entré dans une crise majeure, peut-être terminale. Un temps, ce projet a paru être porté par le sens de l’histoire. Aujourd’hui, on constate une rupture radicale entre ceux qui continuent à le défendre, y compris de façon très fondamentale, et ceux pour qui l’expérience montre qu’il ne peut aboutir. Cela n’est pas sans rappeler la chute du communisme. D’aucuns affirmaient alors que si le communisme avait échoué c’était parce que nous n’étions pas allés assez loin dans sa mise en œuvre… Ceux qui, aujourd’hui, considèrent que le projet de construction d’une humanité ayant oublié ses divisions a échoué s’appuient sur le fait qu’il est largement rejeté en dehors de l’Occident et que, au sein de celui-ci, la constitution de diasporas, issues de l’immigration, qui forment des sortes de contre-sociétés montre combien il est utopique. Dès lors, on retrouve une opposition entre deux visions radicales qui ne laisse pas vraiment de place au mi-chemin. Le projet de construire une humanité nouvelle relève d’une forme de religion séculière et le contraste, me semble-t-il, est net entre les croyants et les non-croyants de cette religion.
Sans doute avez-vous raison, en effet, en affirmant que le clivage est plus fort entre les figures politiques et médiatiques qu’il ne l’est entre les Français. J’ai parfois l’impression qu’une partie de la population n’est pas tout à fait consciente de la force de cette coupure idéologique. Certains espèrent encore maintenir une forme d’entre-deux. On a des croyants ou des incroyants tièdes, pour reprendre notre précédente métaphore. Mais ce clivage est assez fort pour être la source de disputes potentiellement très radicales jusqu’au sein des familles…
Raul Magni-Berton : Si nous manquons de données chiffrées à ce propos, j’ai effectivement tendance à penser que les électeurs sont moins polarisés que ne peuvent l’être leurs représentants, les médias où les réseaux sociaux. C’est en tout cas ce que nous pouvons déduire de certains évènements plus ou moins récents. Cela fait au moins sept ans, désormais, que nous assistons à des protestations quasi annuelles, qui engendrent des manifestations et des rassemblements de foules. Les enquêtes de terrain nous permettent aujourd’hui d’affirmer que, dans la majorité des cas, le public qu’on y retrouve est à la fois très varié et très mélangé. Les élus se détestent peut-être, mais une partie conséquente des électeurs n’a pas de problème à marcher avec autrui.
La logique générale veut que, dans le cas des professionnels de la politique comme cela peut-être le cas pour les élus et les représentants des partis, les enjeux qui se jouent médiatiquement sont particulièrement importants. Le risque est clair : c’est celui de perdre un travail. Chaque élection, ils jouent donc potentiellement gros. Pour les électeurs, l’enjeu d’une élection, s’il demeure évidemment important, n’est pas nécessairement chargé de façon aussi personnelle. C’est un point qu’il faut bien comprendre, d’autant plus que nous faisons aujourd’hui face à une situation bien particulière : les grands partis d’hier assuraient une certaine stabilité aux élus membres des familles politiques concernées. Cette stabilité, d’ailleurs, a pu faciliter le dialogue entre parlementaires d’un bord ou d’un autre. Désormais, elle n’est plus assurée : le vote des électeurs est beaucoup plus changeant, les options plus nombreuses aussi. Tout cela produit une réelle incertitude pour les professionnels de la politique qui, d’un jour à l’autre, peuvent se retrouver sans emploi.
Un des éléments à prendre en compte, c’est bien le fait que les partis n’exercent plus la même rétention sur le vote de leurs sympathisants. Au XXe siècle, la norme consistait à ne voter que pour un parti. Désormais c’est l’exception : les électeurs passent d’une formation politique à l’autre. Tout cela crée des tensions chez les professionnels de la politique.
