Nouvelle-Calédonie : impasse stratégique et politique - Par Eric Descheemaeker

En Nouvelle-Calédonie, la situation ne cesse d’empirer. L’économie est fragilisée et le processus de paix est dans l’impasse. La faute, notamment, à une absence française de réflexion sur les causes réelles du problème calédonien et à un manque de vision pour l’archipel.

Eric Descheemaeker est professeur à l'Université de Melbourne


C’est peu dire que l’État français s’est placé, en Nouvelle-Calédonie, dans une position impossible. La ruine économique menace le territoire après trois mois de troubles et, surtout, d’incertitudes et de peurs concernant l’avenir. Les tensions « communautaires » se sont embrasées, le racisme anti-Blancs ayant désormais aussi libre cours que le vieux mépris, parfois teinté de haine, des Européens envers les Kanaks. Devant cette réalité, l’exode des Français de l’île ayant des attaches en métropole semble avoir commencé, ce qui menace tous les équilibres démographiques et donc politiques à l’avenir. L’échec de ce qui a été entrepris depuis 40 ans est total : tout cela n’aura servi à rien.

Les élections provinciales qui se profilent

L’État ne peut même pas espérer que les choses reviennent à une sorte de normalité en jouant la montre et la lassitude, car déjà d’autres échéances arrivent qui vont remettre à l’ordre du jour les questions qu’il aurait pu espérer mettre sous le tapis. En effet les élections provinciales, déjà reportées, vont devoir avoir lieu avant la fin 2024. L’alternative est simple : soit le projet de réforme constitutionnelle sur le dégel (très partiel) de la liste électorale dite « spéciale » des Français admis à voter – ceux considérés comme étant des « Calédoniens » – (projet suspendu en juin par M. Macron face aux émeutes que son vote à Paris avait causées sur le Caillou) est adopté par le Parlement à temps pour s’appliquer à ces élections, soit il ne l’est pas.

Dans le premier cas, on peut évidemment craindre un regain de tensions sur l’île, puisqu’il s’agit pour les indépendantistes d’une ligne rouge. Soit il ne l’est pas, mais dans ce cas on sait que des électeurs interdits d’inscription vont effectuer des recours juridiques. Ils perdront sans doute jusqu’au Conseil d’État, puisque la loi électorale actuelle est clairement contre eux. En revanche, on sait déjà qu’ils gagneront devant la Cour européenne des droits de l’homme, puisque celle-ci n’avait validé les entorses existantes à l’universalité du suffrage que parce que celles-ci faisaient partie d’un « système inachevé et transitoire » s’inscrivant dans un « processus d’autodétermination »[1]. Or, celui-ci est terminé depuis 2021 et le dernier référendum prévu par l’accord de Nouméa.

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Que faire alors ? À court terme, il est difficile de voir comme l’État pourrait s’extraire de l’ornière dans laquelle il s’est lui-même enfoncé faute d’avoir suffisamment réfléchi et anticipé. Comme il semble quasi-impossible que le projet de réforme soit adopté à temps[2], on peut déjà prédire les épisodes suivants : élections fin 2024 donnant, à nouveau, mais plus clairement encore (du fait à la fois de la surreprésentation des circonscriptions majoritairement kanakes et du début d’exode des Européens), une majorité du Congrès aux indépendantistes, puis condamnation de la France à Strasbourg pour non-respect du droit de vote des Français qui en auront été exclus, ce qui décrédibilisera encore un peu plus Paris tant à Nouméa que dans le Pacifique Sud.