Philippe d’Iribarne : «Le lent crépuscule du projet politique français»

Lors des dernières élections législatives, le Rassemblement national a été vaincu par l’union de ceux qui croient encore à un projet politique né il y a plus de trois siècles, fondé sur la raison et une revendication abstraite d’égalité, analyse le sociologue Philippe d'Iribarne. Mais aujourd’hui, estime-t-il, les compromis entre cette idéologie «de progrès» et la réalité ne semblent plus en mesure d’assurer la concorde sociale.

Directeur de recherche au CNRS, Philippe d’Iribarne a notamment publié Le Grand Déclassement (Albin Michel, 2022).

Une fois de plus, le Rassemblement national a été écarté du pouvoir. Mais sa montée se poursuit, comme celle, en Europe, des partis s’affirmant patriotes. Quelle est la portée de ce mouvement, au-delà du trouble qu’il suscite dans l’immédiat ? Il est le symptôme du lent crépuscule d’un projet politique qui a émergé il y a plus de trois siècles. On a vu alors une vision grandiose prendre corps, puis dominer le monde occidental, à la rencontre d’une volonté de tourner la page des guerres de religion, d’une fascination pour la raison et d’une revendication générale d’égalité. Il s’est agi de construire des sociétés politiques d’une espèce inédite, sociétés hors sol, affranchies de tout lien avec une histoire, une culture, une religion particulières, libérées des préjugés de classe, rassemblant des citoyens émancipés, maîtres de leur propre destin, unis par leur seule raison.

Des siècles de luttes ont conduit la réalité sociale à ressembler de plus en plus à cette image. Elle est au cœur de la construction européenne, des institutions internationales, de la primauté accordée aux droits de l’homme, de la mondialisation économique. Son triomphe a été tel que les notions de peuple, d’identité nationale, ont tendu à être reléguées aux poubelles de l’histoire. Et voilà qu’une vague, qui monte depuis quelques dizaines d’années et qui menace de déferler, met en question non pas seulement telle ou telle manière d’incarner cette vision mais jusqu’à son cœur. Les barrages édifiés pour la contenir paraissent de plus en plus fragiles. Que s’est-il passé et que va-t-il advenir ?

Philippe d’Iribarne : «Le lent crépuscule du projet politique français» (lefigaro.fr)

Pour les uns, le projet de construire une société dont l’unité serait purement politique, indifférente aux cultures, aux religions, aux histoires des peuples dont ses membres sont issus, et où cohabitent une multiplicité de groupes ethniques et religieux, a un caractère sacré.

Il est fort douteux qu’on ait affaire à plus qu’un sursis, en attendant le moment où la réalité sociale ne pourra plus être occultée et où le rêve d’une humanité où les peuples se seraient éteints apparaîtra pour ce qu’il est : un pur fantasme.