Crépol: «Quand l'État ne veut ou ne peut pas remplir son devoir, les Français sont hélas tentés d’agir à sa place» - Par Laurent Lemasson
Le drame de Crépol a de nouveau mis en lumière l'impuissance de l'État, analyse le docteur en droit Laurent Lemasson. Face au risque que des Français soient tentés de se faire justice eux-mêmes, les gouvernants doivent prendre en compte l’exaspération qui monte, plaide-t-il.
Laurent Lemasson est docteur en droit public et science politique, et ancien directeur des publications de l'Institut pour la Justice.
Dans la nuit du 18 au 19 novembre, Thomas, 16 ans, a été poignardé à mort dans le village de Crépol, une commune de 500 habitants située dans la Drôme. Très vite ce meurtre est devenu une affaire nationale, agitant la classe politique, mobilisant les médias. Les raisons n'en sont pas difficiles à comprendre. Le meurtre de Thomas a en lui tous les ingrédients pour devenir un symbole : le symbole de «l'ensauvagement» ou de la «décivilisation» reconnus désormais au plus haut niveau de l'État et constatés presque quotidiennement par les Français.
Tout d'abord le très jeune âge de la victime, presque encore un enfant. Ensuite, les circonstances de sa mort : un bal de village, dans cette France rurale que n'épargne plus la montée de la violence, une occasion de réjouissance et de convivialité qui se transforme en tragédie. Ce que l'on devine, à travers les témoignages, des motifs de ce meurtre : une «embrouille» à propos des filles entre les jeunes du village et d'autres jeunes gens venus, avec des intentions agressives, de la «cité sensible» de la ville la plus proche. Et enfin, cet élément que la justice s'efforce de cacher, mais qui a filtré dans les journaux, les prénoms des principaux suspects : Chaïd, Yasir, Mathys, Fayçal, Kouider, Yanis. À quoi il faut ajouter que l'auteur présumé des coups mortels est, selon la formule rituelle, «bien connu des services de police« et avait déjà été condamné à des amendes pour recel de vol et possession d'arme blanche.
Et, hélas, la mort de Thomas n'est pas la première du genre. Ces dernières années un nombre conséquent de meurtres présentant peu ou prou la même configuration se sont produits et ont fait la une des médias, ulcérant chaque fois un peu plus l'opinion publique. Mais cette fois, un palier nouveau, et très inquiétant, a été franchi.
Une semaine après le meurtre de Thomas, 80 personnes se sont rendues au quartier de la Monnaie, à Romans-sur-Isère, d'où sont issus les principaux suspects. Pour la plupart cagoulés ou le visage dissimulé, certains armés de barres de fer, aux cris de «justice pour Thomas» ou de «Islam hors d'Europe», ces militants de l'ultra-droite ont défilé dans les rues du quartier, suivi de près par les CRS.
Crépol: «Quand l'État ne veut ou ne peut pas remplir son devoir, les Français sont hélas tentés d’agir à sa place» (lefigaro.fr)
Lorsque les pouvoirs publics ne remplissent plus ce devoir élémentaire, il est inévitable que les individus estiment légitime de faire par eux-mêmes ce que l'État ne veut ou ne peut pas faire. On peut éventuellement le déplorer, mais on ne peut pas l'ignorer.
Ce qui exaspère les Français ordinaires, c'est l'impuissance publique : ce sentiment que la situation est hors de contrôle, que les délinquants bénéficient trop souvent d'une sollicitude déplacée ou d'une indulgence coupable.
L'homme ne vit pas seulement de pain mais aussi de justice et l'indignation, autant que la crainte, pousseront tôt ou tard de plus en plus d'individus à se défendre et à se faire justice eux-mêmes avec, au bout du processus, la guerre de tous contre tous.
