Trop de liberté tue la liberté ? Cette grande aliénation occidentale aussi révélée par le 7 octobre - Par Michel Maffesoli et Bertrand Vergely

Dans les faits, les démocraties ont toujours donné la liberté et la démocratie aux ennemis de la liberté et de la démocratie et elles continuent à le faire. Mais ne doit-on pas fixer des limites ?


Atlantico : Depuis le 7 octobre, l’Occident est confronté à une question vieille comme la démocratie : que faire des ennemis de la démocratie et de la liberté dans une démocratie ? D'autant que cette fois, en plus, les nouveaux ennemis intérieurs de la démocratie (qui se revendiquent « éveillés », woke) le font paradoxalement au nom de ce qu’ils considèrent être la liberté et le progrès, en défendant par exemple le droit des islamistes à l’être...

Michel Maffesoli :
La question de la liberté d’expression des ennemis de la démocratie est vieille effectivement comme la démocratie. La citation attribuée (faussement dit-on) à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » fait le contrepoint à celle de Saint-Just : pas de liberté pour les ennemis de la liberté.

Cette problématique recouvre en fait celle de la fin qui justifie ou non les moyens employés. Pour les tenants de la liberté absolue, tels Saint-Just, tous les moyens, même liberticides sont justifiés pour faire taire ceux qui mettent en péril la liberté, au nom d’autres principes moraux. Mais on peut aussi considérer qu’aucune cause, fût-elle celle de la liberté ne justifie de faire taire les ennemis de la liberté.

En droit le juge (notamment constitutionnel) met en balance les différentes libertés, d’expression, d’aller et venir, religieuse, politique, de commerce etc. quand l’expression de l’une met l’autre en péril.

Dans les cas que vous évoquez, ceux de manifestations identitaires « woke » soutenant finalement la liberté individuelle de chacun à revendiquer telle ou telle appartenance, il me semble que la frontière est relativement facile à établir : soutenir le droit des musulmans à faire état de leur identité religieuse en portant tel ou tel signe religieux est une chose, de même soutenir les populations civiles gazaouis fait partie de la liberté politique en France, en revanche soutenir le Hamas dans ses actions terroristes relève d’un appel à la haine.

Disons que plutôt que d’entrer dans un débat un peu abstrait sur liberté d’expression et défense de la démocratie, il faut analyser empiriquement les situations.

Mais cette casuistique ne relève pas de l’idéologie « woke » qui souvent procède par catégorisation plutôt que par mise en situation. J’ai consacré un chapitre au « wokisme » dans mon dernier livre ( Le Grand Orient. Les Lumières sont éteintes, Ed.Trédaniel), en montrant que ce dernier consiste à universaliser une particularité : genre, sexe, peau etc…

En ce sens d’ailleurs l’idéologie « wokiste » est la forme ultime de l’individualisme moderne, qui fait de l’émancipation de chacun la marque de la liberté au détriment du lien social qui comme son nom l’indique est un lien de dépendance de chacun envers chacun.

Bertrand Vergely : Lorsque Saint-Just s’exclame : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », il enfonce une porte ouverte. « Si la liberté ne vous intéresse pas, » dit-il en substance aux ennemis de la liberté, « on ne voit pas pourquoi vous la réclamez et pourquoi on vous la donnerait. » Dans les faits, les démocraties ont toujours donné la liberté et la démocratie aux ennemis de la liberté et de la démocratie et elles continuent à le faire. En quoi, elles n’ont pas tort. Les ennemis de la liberté n’attendent qu’une chose : que, face à leurs ennemis, les démocraties deviennent elles-mêmes les ennemies de la liberté en renonçant à leurs propres principes. Contrairement à ce que l’on pense, en leur donnant de la liberté, les démocraties ne renoncent pas à leurs propres valeurs. En conservant fermement le sens de la liberté malgré l’adversité, elles luttent contre ses ennemis de la façon la plus pertinente et la plus juste qui soit.

Dans le contexte où il s’exprime, Saint-Just pense aux contre-révolutionnaires. Il en appelle à la cohérence. La République étant pour lui synonyme de liberté, on ne peut pas vouloir la liberté et être antirépublicain et contre la Révolution.

Aujourd’hui, avec le wokisme, on assiste à un troisième sens de cette phrase pour le moins original, c’est le moins que l’on puisse dire, puisqu’il s’agit, non pas de refuser la liberté et la démocratie à leurs ennemis, mais au contraire à les en faire profiter. L’islamisme, qui hait l’Occident, hait la liberté et la démocratie. Il ne devrait donc pas pouvoir en profiter en étant purement et simplement interdit. Or, réprimer l’islamisme étant un acte raciste antimusulman, le wokisme réclame qu’au nom de la liberté et de la démocratie et contre le racisme, l’islamisme puise ouvertement proclamer cette haine. Face à ce comportement aberrant, il est parfaitement possible d’agir. Il suffit 1) de préciser clairement ce que, aujourd’hui en Occident, on est prêt à permettre mais aussi à ne pas tolérer, 2) qu’on en fasse une loi et 3) que l’on soit prêt à faire respecter cette loi dans le cadre de l’État de Droit. Le wokisme aujourd’hui terrorise en toute impunité. Ce n’est pas étonnant. Il ne rencontre aucune opposition. On a parfaitement raison de condamner les injures racistes. Quand on commencera à sévir contre ce qui injurie en se servant du terme « raciste » à tout bout de champ, ceux qui en usent et en abusent trouveront un peu moins de facilité à terroriser.