L’antisémitisme de gauche : une vieille histoire depuis 200 ans - Par Guillaume Perrault
L’antisémitisme existe, à gauche, depuis deux siècles, mais a été occulté, refoulé. Un grand récit par Guillaume Perrault qui éclaire ce passé oublié.
Jean-Luc Mélenchon est accusé de complaisance envers l’antisémitisme islamiste, voire d’être devenu lui-même antisémite, après ses déclarations sur l’Etat hébreu et le Hamas. Pour mesurer la portée de ce que nous vivons, le recul de l’histoire est nécessaire. Car il existe bien, depuis 200 ans, un antisémitisme de gauche, qui ne cadre guère avec l’image flatteuse que cette famille de pensée aime donner d’elle-même.
Cette histoire commence sous la Révolution française. L'Assemblée constituante, poursuivant un processus engagé dès le règne de Louis XVI, reconnaît les Juifs comme des citoyens à part entière, sous réserve qu'ils renoncent à leur organisation communautaire. La décision est adoptée le 27 septembre 1791 à la quasi-unanimité. L'émancipation des Juifs, parachevée par Napoléon qui œuvre de façon autoritaire en vue de leur assimilation, fait de la France, au début du XIXe siècle, un cas unique en Europe, un pays d'avant-garde à cet égard.
Mais l'émancipation des Juifs -dont le nombre est estimé à 40.000 pour 28 millions d'habitants en France en 1789, soit 0,2% de la population- coïncide avec les prémices de la révolution industrielle. Un antijudaïsme séculaire d'origine chrétienne, vif au Moyen-Age, percevait les Juifs comme un peuple déïcide et hostile au message des Evangiles. La vieille image du Juif de cour, riche et influent, s'est ensuite développée. À ces représentations, qui n'ont pas disparu au début du XIXe siècle, s'ajoute désormais la figure du Juif comme symbole de la bourgeoisie conquérante, singulièrement dans le domaine de la finance.
L’antisémitisme de gauche : une vieille histoire depuis 200 ans (lefigaro.fr)
Le renom des Rothschild accrédite la représentation, dans l'imaginaire collectif, de « la banque juive » cosmopolite.
Le renom des Rothschild accrédite la représentation, dans l'imaginaire collectif, de « la banque juive » cosmopolite.
Une partie importante des socialistes pré-marxistes portent un regard de réprobation morale envers les Juifs, symboles pour eux du monde nouveau en train de s'imposer.
Pour une autre figure du socialisme utopique de l'époque, Charles Fourier, la Révolution a eu tort d'émanciper les Juifs.
Proudhon confie à ses Carnets l'aversion qu'il éprouve pour les Juifs.
Marx agrémente son hostilité envers un socialiste allemand de premier plan, Ferdinand Lassalle, de remarques qui peuvent relever de l'antisémitisme.
L'aversion envers les Juifs paraît à Blanqui le corollaire du caractère révolutionnaire de sa révolte contre la « démocratie bourgeoise ».
Une personnalité socialiste, Benoît Malon, ancien communard, juge que les Juifs russes portent une large responsabilité dans les pogroms dont ils sont victimes.
Les congressistes votent une motion qui condamne, en les mettant sur le même plan, les « excitations antisémitiques et philosémitiques ».
Pour beaucoup de socialistes d'alors, l'antisémitisme est une sorte d'étape qui peut mener, ensuite, à des vues plus larges, à savoir la lutte du prolétariat contre toute la bourgeoisie, sans qu'il y ait lieu de faire des distinctions entre différents clans d'exploiteurs.
Bourgeois, juif et officier, Dreyfus a trois titres à l'antipathie des socialistes, alors l'extrême gauche révolutionnaire.
"Ce n'est pas que l'existence et l'action de ce syndicat soient contestables. Je défie qu'on explique autrement l'attitude du Figaro, et la campagne systématique que, sous couleur d'impartialité, il mène pour Dreyfus."
Jean Jaurès, «La Petite République» (27 novembre 1897)
Jaurès signe, avec Guesde, Vaillant et les autres leaders socialistes, un manifeste qui appelle le prolétariat à ne pas prendre parti dans une guerre civile bourgeoise.
"Il n'est plus ni un officier ni un bourgeois: il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe."Jean Jaurès, au sujet du capitaine Dreyfus, dans «Les Preuves» (fin septembre 1898)
L'antisémitisme, sans disparaître chez les socialistes, régresse beaucoup, devient mal vu, cesse d'être de bon ton.
Léon Blum est une cible de choix pour le Parti communiste.
Un antisémitisme se développe au sein de la SFIO dans les années Trente.
L'assimilation du Juif au grand capital fauteur de guerre est un thème qui retrouve droit de cité, au sein de composantes centrales de la gauche.
Jacques Duclos, dans une « déclaration d'intention » destinée aux autorités allemandes, fustige le « Juif Mandel ».
La guerre des Six Jours, en 1967, constitue un tournant : les Israéliens, perçus jusqu'alors comme les survivants du génocide et leurs descendants, font figure désormais de conquérants.
Le paysage politique et intellectuel français se modifie profondément à partir de l'élection de François Mitterrand.
Selon l’historien Georges Bensoussan et ses coauteurs, un nouvel antisémitisme, présent dans une fraction de la population arabo-musulmane vivant en France, est avéré mais refoulé pour des raisons idéologiques.
