Face aux menaces qui planent sur l’Europe, l’urgence de financer les industries de la défense - Par Pierre-Elie Frossard et Jean-Louis Thiérot


Dans un contexte de tension budgétaire accrue, certains signes laissent à penser que le budget de la loi de programmation militaire votée en juin sera revu à la baisse, alerte Jean-Louis Thiériot. Il appelle le prochain gouvernement à ne pas franchir cette « ligne rouge ». 
L’industrie de défense nécessite des capitaux importants pour pouvoir se développer et ainsi mettre au point ses nouveaux projets. La plateforme SouvTech Invest a l’ambition de devenir l’un des outils de ces financements. Entretien avec Pierre-Elie Frossard.


Tribune de Jean-Louis Thiériot, député LR de la troisième circonscription de Seine-et-Marne. Il était vice-président de la commission défense lors de la précédente législature. Pour le Figarovox.

Entretien avec Pierre-Elie Frossard, co-fondateur de Souvtech Invest. Propos recueillis par Alban de Soos pour la Revue Conflits..

«Face aux menaces qui planent sur l’Europe, ne sacrifions pas la défense au nom d’économies budgétaires»

Tribune par Jean-Louis Thiériot

La politique de défense d’une nation est, par essence, celle du temps long. Elle s’accommode mal des soubresauts politiques et des changements de cap à courte vue. Le porte-avions de nouvelle génération (Pang) pour lequel les premières commandes ont été lancées cette année ne naviguera qu’en 2038 pour servir à la mer jusqu’en 2080.

C’est la raison pour laquelle, le Parlement a voté de manière largement transpartisane en juin 2024 une loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 de 413 milliards d’euros, ambitieuse, mais qui constitue le minimum minimorum pour réparer la terrible saignée subie quand la France succombait aux illusions des dividendes de la paix. Tout au long de la guerre froide, notre pays n’a jamais dépensé moins de 3 % pour son outil de défense. Nous sommes tombés à 1,5 % en 2015. Avec les efforts de la LPM, nous atteindrons à peine les 2 % considérés comme un minimum vital par l’ensemble des partenaires de l’Alliance atlantique – certains allant beaucoup plus loin comme la Pologne à 4 %.

Depuis l’adoption de la LPM, les menaces n’ont fait que croître. Les nouveaux champs de conflictualité, spatial, cyber, fonds marins, guerre informationnelle gagnent en intensité. La guerre en Ukraine menace toujours autant la sécurité de l’Europe avec le risque d’un désengagement américain d’autant plus fort que l’élection de Donald Trump devient plus probable. La liberté du commerce international est désormais contestée comme le montrent les événements de mer Rouge.

Autant de défis auxquels nos armées sont confrontées. Malgré la LPM, certains trous capacitaires demeurent. Lors du sommet de Washington, pour respecter les plans de défense de l’Europe, l'Otan a évoqué la nécessité de 35 à 50 brigades supplémentaires. Mais nos forces terrestres demeurent limitées à 77.000 hommes et la question du segment blindé chenillé demeure un non-dit quand tous nos voisins européens mesurent son importance sur le théâtre continental. Dans l’océan Indien, l’Europe a discrètement suspendu l’opération Emasoh-Agenor, faute de navires disponibles. Limité à 15 bâtiments de premier rang (frégates), notre pays est déjà à son maximum. Le bon sens et l’intérêt supérieur du pays inciteraient à un ajustement à la hausse.

Pourtant, un vent mauvais souffle sur l’exécution de la LPM. Nos armées sont confrontées à des échéances budgétaires majeures. Une LPM n’est pas impérative. Elle fixe le cap, mais c’est le vote des annuités budgétaires qui prime. 1,4 milliard d’euros est en suspens pour l’exercice 2024 et le respect de la programmation impose une hausse de 3 milliards en 2025. Dans le contexte de tension budgétaire, d’endettement et de poids de la charge de la dette qui en 2027 dépassera les crédits prévus pour la défense (56,9 milliards/ 57 milliards), le risque est grand de voir notre outil de défense sacrifié. Des rumeurs récurrentes parlent d’abandon de la prochaine marche de 3 milliards. Les propos sibyllins du président de la République le 13 juillet, au ministère des Armées, parlant « d’ajustement » de la LPM et non de « remise à plat », tout en réaffirmant l’objectif 2030, laissent ouverte la question.

Tout laisse à craindre que les « budgétaires » usent de l’artifice usé comme la corde de l’étalement des programmes ou de la réduction des efforts d’entraînement. Ce serait une triple faute.

Faute vis-à-vis de nos armées qui risqueraient de perdre en cohérence opérationnelle et devraient renoncer au modèle d’armée complet qui signerait une perte quasi irréversible des compétences qui sont une des sources de notre influence géopolitique.

Faute vis-à-vis de nos industriels de la défense et de leurs 200 000 salariés qui ont besoin de stabilité et de lisibilité des commandes pour garantir la remontée en puissance qu’exige « l’économie de guerre », plus que jamais nécessaire.

Faute enfin vis-à-vis de nos compétiteurs stratégiques. Quel plus mauvais signal envoyer que de baisser la garde quand les postures agressives se multiplient à l’est de l’Europe, dans l’océan Indien ou en mer de Chine !

Notre devoir de parlementaires spécialisés dans les questions de défense, membres de la commission de la défense, est de nous mobiliser pour que le prochain gouvernement de la France, quel qu’il soit et quelle qu’en soit la composition ne sacrifie pas la défense au nom d’économies budgétaires, indispensables, mais qu’il faudra trouver ailleurs. Aujourd’hui, c’est un devoir de vigilance. Demain, si le budget était catastrophique, cela deviendrait une ligne rouge, qui pourrait aller jusqu’à la censure. Quand vient le temps des périls et des décisions qui engagent pour des décennies, c’est un rassemblement transpartisan qui s’impose pour préserver l’essentiel, la défense, ultima ratio de la sécurité des Français dont le général de Gaulle rappelait que « c’est là, en effet, la première raison d’être de l’État. Il n’y peut manquer sans se détruire lui-même ». C’est notre responsabilité devant le pays.

«Face aux menaces qui planent sur l’Europe, ne sacrifions pas la défense au nom d’économies budgétaires» (lefigaro.fr)

L’urgence de financer les industries de la défense.

Entretien avec Pierre-Elie Frossard

Vous venez de lancer votre plateforme de financement participatif dans le secteur de la défense et de la sécurité SouvTech Invest. Comment vous est venue cette idée d’établir un lien entre banque et défense ?

SouvTech Invest est un projet que nous avons porté avec l’équipe de Vauban Finance, cabinet de conseil spécialisé dans le secteur de l’industrie de défense que j’ai cofondé. Ce projet est le fruit de nos expériences professionnelles partagées : le monde de la finance comprend mal l’industrie de la défense et de la sécurité et les entreprises de la base industrielle de technologie et de défense (BITD) rencontrent des difficultés d’accès au financement bancaire. Avec notre équipe, composée d’anciens de grands groupes comme MBDA et Nexter, ainsi que d’un ancien banquier, nous avons décidé de prendre à bras le corps cet enjeu. Le financement participatif est une des solutions pour y parvenir, mais il existe d’autres initiatives comme Defense Angels, qui fédère les business angels de la défense, et Colibri, une place de marché d’échanges de titres portés par le cluster EDEN. Nous réfléchissons aujourd’hui avec à une alliance de financeurs privés pour la sécurité et la défense.

Par ailleurs, il y a un changement de paradigme français depuis février 2022 et l’invasion de l’Ukraine, avec un discours du Président de la République insistant sur la nécessité d’avoir une économie de guerre. Cela implique donc des investissements supplémentaires dans la BITD, et la situation a également permis de sensibiliser les Français à cette nécessité..

Concrètement, comment fonctionne votre plateforme de crowdfunding ? J’imagine qu’elle s’oriente en priorité vers les PME 

Notre plateforme cible principalement deux types d’entreprises : les startups et le soutien de l’innovation, et les PME/ETI et le soutien de la réindustrialisation.

Les investisseurs peuvent soutenir ces entreprises en suivant deux formes d’engagement. En fonds propres (equity) : ils peuvent acheter des parts de l’entreprise sous forme d’actions, avec la possibilité de les revendre dans un, deux, trois ou quatre ans, et potentiellement réaliser une plus-value si l’entreprise prospère. Cette option est surtout destinée à l’innovation. Et en produits de dette : Ils prêtent de l’argent aux entreprises contre le versement d’intérêts, ce qui est principalement utilisé pour la réindustrialisation.

L’idée de Souvtech est de permettre aux investisseurs de participer au financement du secteur de la défense. Dans le contexte actuel, cet investissement est non seulement patriotique, mais aussi rentable. Cela signifie qu’il s’agit d’une opportunité d’investissement à la fois stratégique pour la souveraineté nationale et financièrement avantageuse pour celui qui y investit.

La France est connue pour ses performances dans les BITD. On parle souvent du canon César par exemple. Quels sont les atouts de la défense française ?

Il faut comprendre que le modèle de défense français est complet puisqu’il couvre tous les besoins des forces armées : aéronautique, terrestre, naval et spatial. Les produits français sont au plus haut niveau technologique et offrent une grande capacité d’usage, avec peu de restrictions sur leur utilisation. Cela les rend très attractifs à l’exportation. C’est vraiment la qualité de la BITD française.

Avec ces avantages, comment la France se positionne-t-elle face aux autres puissances mondiales ?

La France cherche à maintenir sa souveraineté en encourageant les pays européens à acheter du matériel français. Cependant, de nombreux partenaires européens continuent à préférer le matériel américain en raison de leur engagement au sein de l’OTAN. Par exemple, l’Allemagne, l’Italie et la Belgique ont opté pour les F-35 américains, bien que le Rafale soit tout aussi performant et probablement mieux adapté à leurs besoins.

Dans ce contexte, la France doit poursuivre deux objectifs principaux : renforcer ses alliances avec d’autres partenaires européens pour construire une industrie de défense européenne solide, et convaincre que cette industrie est crédible et s’intègre parfaitement dans le dispositif de sécurité européen, afin de promouvoir l’achat de matériel européen par les pays européens.

En ce qui concerne les autres puissances, les principaux concurrents de l’industrie française sont aujourd’hui la Corée du Sud, la Turquie et la Chine. Ces pays produisent des équipements de plus en plus qualitatifs, rapidement livrés et très compétitifs sur le papier. Sachant que leurs pratiques commerciales et leur éthique diffèrent largement de celles en vigueur en Europe, la concurrence en devient d’autant plus forte.

En effet, l’engagement de l’armée française offre des retours d’expérience précieux, permettant de maintenir et d’améliorer constamment la qualité de l’équipement. Cet engagement, soutenu depuis des années, se reflète directement dans la performance et la fiabilité du matériel français.

Par ailleurs, il est important de noter que lorsque l’on parle de ce secteur, on fait souvent référence aux grands groupes de défense comme Airbus, Dassault, Safran, MBDA et Thales. Cependant, on omet souvent de mentionner la BITD, qui est un cœur de cible pour SouvTech Invest et comprend principalement des PME et ETI sous-traitantes de ces grands groupes. Certaines de ces entreprises souhaitent vendre directement leurs produits, mais elles rencontrent de nombreuses difficultés.

Le point intéressant est que la France, à travers divers organismes, essaie de promouvoir l’exportation directe des PME et ETI. En d’autres termes, certaines PME et ETI produisent des équipements aptes à l’exportation. Un axe important de la nouvelle stratégie consiste donc à soutenir et encourager ces entreprises à se lancer sur les marchés internationaux.

Aujourd’hui, quel domaine fait le plus défaut à l’industrie française et mériterait des financements, notamment au travers de la plateforme SouvTech Invest ?

Si nous nous focalisons sur de très grandes capacités, il y a des enjeux majeurs. Par exemple, lorsqu’on évoque les drones MALE en France, on se heurte à un problème : nous n’avons pas de drones MALE opérationnels, et l’Eurodrone est en panne. Concernant les capacités de transport stratégique, il est souvent rapporté que nous en manquons cruellement.

Mais ces questions relèvent typiquement du niveau de l’État français, notamment dans le cadre de la FPM (Feuille de route pour les projets militaires) et de la loi de programmation militaire, ainsi que des grands programmes de défense. Quand on parle de défense, on aborde des programmes et des enjeux régaliens que la France doit gérer, notamment avec le concours des grands groupes industriels.

Il est crucial de réfléchir aux technologies déterminantes pour demain, telles que l’intelligence artificielle, le quantique, le cyber, les nouveaux matériaux, et le New Space, qui prend de plus en plus d’ampleur. Nous nous concentrons donc principalement sur l’aspect technologique et les start-ups.

L’innovation ne peut pas être strictement dirigée. Bien qu’elle existe, on ne peut pas simplement demander à la DGA (Direction générale de l’armement) ou à l’AID (Agence de l’innovation de défense) de s’en occuper. La DGA a ses propres thématiques et problématiques, et elle suit une partie de l’innovation, mais celle-ci doit également émerger de divers horizons, y compris du secteur civil. L’idée est de financer cet écosystème innovant, qui sera ensuite repris par la DGA et l’AID. Mais au début, il faut que ce soit foisonnant pour bien fonctionner.

Notre objectif est donc de contribuer à la réindustrialisation, en donnant de la visibilité aux grands groupes sur l’augmentation des budgets. Selon la LPM (Loi de programmation militaire), 413 milliards d’euros sont prévus jusqu’en 2030, ce qui montre une volonté accrue d’augmenter les moyens de production. Nous finançons ces entreprises de la chaîne de sous-traitance en complément des acteurs existants.

Nous proposons ainsi le financement participatif, permettant aux Français d’investir directement dans des projets qui les intéressent. Actuellement, ils investissent principalement dans l’immobilier (80%) et dans les énergies renouvelables (20%). Le financement participatif, qui représente 2 milliards d’euros par an, est en forte croissance, car les citoyens souhaitent de plus en plus prendre des décisions directes et placer leur épargne au cœur d’enjeux pertinents pour eux et qui ont du sens à leurs yeux.

L’objectif de SouvTech Invest est de proposer une alternative complémentaire au système de financement actuel, en offrant la possibilité d’investir dans des thématiques liées à la souveraineté nationale, à la protection de la nation, et aux enjeux industriels et technologiques essentiels pour notre sécurité dans un monde incertain.

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