Luc Ferry : «Quand un président “sème la zizanie”»

Emmanuel Macron a semé l’ivraie* dans le champ politique français, explique Luc Ferry en s’appuyant sur l’Évangile selon saint Matthieu. Son message est clair : il faut y réfléchir à deux fois avant de semer la discorde au lieu de rassembler.

 *En grec, l’ivraie se dit « zizaniov »

La locution extraite d’une parabole qu’on trouve dans l’Évangile de Matthieu décrit bien la punition qu’Emmanuel Macron vient d’infliger à la France. Car c’est peu dire qu’il a semé la zizanie. Pour ceux qui ne l’auraient pas ou plus en tête, voici le passage du Nouveau Testament où il est question de cette ténébreuse affaire : 

« Le royaume des cieux, explique Jésus à ses disciples, est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ. Mais, pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla. » 

En grec, et les Évangiles sont comme on sait écrits en grec, l’ivraie se dit « zizaniov » : le mot désigne une mauvaise herbe dont on faisait une décoction qui avait la propriété de provoquer l’ivresse, d’où le nom « d’ivraie » qu’on lui donne en français, d’où aussi l’autre locution qui s’y rattache et qui invite à « séparer le bon grain de l’ivraie » : car au moment de la récolte, il va bien falloir séparer la mauvaise herbe de l’orge avec lequel on fait la farine.

Pour bien comprendre ce récit, il faut aussi savoir que le fait de semer de la zizanie - donc de l’ivraie - dans le champ d’un voisin pour se venger ou lui faire du tort était un délit bien connu à l’époque du Christ, il l’était même assez pour être étudié et condamné dans les codes du droit romain. Les disciples du Christ ayant du mal à comprendre la parabole, ils demandent au Maître de leur donner des explications et c’est alors Jésus lui-même qui propose une interprétation du récit allégorique qu’il vient de conter, ce qui laisse entendre qu’il ne va pas de soi et mérite réflexion : 

« Celui qui sème la bonne semence, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; la bonne semence, ce sont les fils du royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du malin ; l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. Or, comme on arrache l’ivraie et qu’on la jette au feu, il en sera de même à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité : et ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents…Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. »

Si l’on passe du littéral au symbolique, on notera d’abord que la parabole évoque le Jugement Dernier, le moment où il s’agira pour Dieu de « reconnaître les siens ». Toutefois, comme le note Denis Moreau dans le livre qu’il consacre à l’analyse de certaines locutions extraites des Évangiles (le livre porte d’ailleurs en guise de titre une de ces sentences : Nul n’est prophète en son pays), il faut surtout éviter de croire que dans la parabole le bon grain désigne les chrétiens et l’ivraie les non-croyants ou les croyants d’une autre religion. Elle est infiniment plus profonde et beaucoup moins dogmatique, le champ ne désignant pas seulement le monde extérieur, mais l’intériorité du cœur humain où le bien et le mal sont sans cesse mêlés l’un à l’autre, aucun être humain n’étant parfait. En ce sens, la parabole est un appel à l’introspection, à cette méditation sur soi qui nous permet de séparer en nous le bon grain de l’ivraie, le bon et le mauvais, le beau et le laid, le bien et le mal, une série de distinctions nécessaires pour commencer à lutter contre le maléfique en nous comme hors de nous.

« Maléfique » est ici le mot qui convient car la parabole du bon grain et de l'ivraie est en effet un des rares passages des Évangiles qui affirme clairement l'existence du Diable, qui n'en fait pas un être de fiction, mais bel et bien une personne réelle, celle qui divise et oppose les humains entre eux, mais qui surtout les sépare de Dieu et par là même du salut. L’enfer n’est donc pas un fantasme, une image seulement symbolique pour désigner l’endroit où vont les pécheurs, mais une réalité bien réelle de sorte que les méchants, ici symbolisés par ceux qui sèment la zizanie, iront in fine y brûler.

Si on s’éloigne de l’interprétation littérale des Écritures, si on tente de cerner le sens sécularisé que le message peut avoir aussi pour des non-croyants, il signifie clairement qu’il faut y réfléchir à deux fois avant de déchirer le monde humain, avant de semer la discorde au lieu de rassembler, en quoi on ne peut s’empêcher de rapprocher la parabole de ce passage de l’Ancien Testament selon lequel quiconque sème le vent risque fort de récolter la tempête. Comme le dit le Christ, « que celui qui a des oreilles entende »…

Luc Ferry: «Quand un président “sème la zizanie”» (lefigaro.fr)