Electeurs urbains : "Allô maman bobo" (Etude FONDAPOL)
Dans une étude de la
Fondation pour l’innovation politique sur le désenchantement de l’électorat
urbain, la France des métropoles ne se porte pas si bien que ça. La crise des «
gilets jaunes » a donné l’impression d’une fracture territoriale entre les grandes
métropoles et les zones rurales. Pour autant, l’électorat urbain est confronté
à la peur du déclassement, nous apprend Nelly Garnier, auteur de cette très intéressante
étude.
Nelly
Garnier démontre que l’analyse « d’inspiration marxiste » qui
consiste à faire des bobos, des groupes « dominants
imposant leur violence de classe à des catégories populaires reléguées en
périphérie » est fausse. Elle constate d’ailleurs qu’il y a beaucoup moins
d’habitants propriétaires de leurs logements dans les métropoles qu’ailleurs.
La dégradation du statut
de cadre entraine pour ceux-ci la peur du déclassement pour leurs enfants. La
délinquance, la pollution, la menace terroriste y sont plus anxiogènes
qu’ailleurs. Selon elle, la mondialisation n’a pas changé grand-chose pour le bobo.
En
conclusion, opposer
les gagnants des métropoles aux pauvres oubliés de la France périphérique ne
sert pas la droite classique mais renforce la République en Marche et le
Rassemblement National. Les Républicaines doivent d’urgence s’intéresser aux métropoles.
Laurent SAILLY, pour
Méchant Réac ! ®
Nelly Garnier est directrice associée chez Havas Paris et ancienne directrice des études du parti Les Républicains. Elle est l’auteur d’une étude dressant le portrait-robot de l’habitant des métropoles à l’aube des municipales de 2020, publiée le 8 juillet 2019 par la Fondation pour l’innovation politique.
Alors que les territoires du monde occidental ont longtemps été porteurs d’identités variées, une nouvelle géographie s’est dessinée pour aboutir à une opposition entre des métropoles, concentrant l’essentiel des emplois et des richesses, et des territoires, ruraux ou périphériques, en voie de décrochage. La crise des Gilets jaunes a constitué un moment de cristallisation de cette fracture entre, d’un côté, une France des ronds-points et des voitures diesel, et, de l’autre côté, une France des Vélib’ et des trottinettes. L’analyse de cette fracture géographique s’est doublée d’un discours sociologique et politique opposant une élite urbaine libérale-libertaire et un peuple périurbain en quête de repères et de protections, alimentant le vote populiste.
Les métropolitains présentent les signes d’une meilleure intégration dans l’économie globalisée et l’on en a conclu que tout allait bien pour ces urbains, ignorant par là même tous les signaux qui nous renvoyaient à un malaise singulier. En réalité, la ville ne fait plus rêver. Les métropolitains sont de plus en plus nombreux à se résigner aux métropoles pour des raisons professionnelles. Le statut des cadres s’est dégradé. Dans les quartiers en gentrification, la mixité est de plus en plus subie entraînant, par exemple, une multiplication des pratiques d’évitement scolaire. Enfin, la conflictualisation des relations, la délinquance ou la pollution sont vécues comme autant de menaces dessinant un environnement anxiogène.
L’habitant des métropoles nourrit tant de fantasmes politiques qu’on ne sait plus quels traits lui donner. Est-il cet intellectuel de gauche assis à la terrasse du Flore ou ce hipster barbu et vegan qui se rend chaque matin dans son espace de coworking ? Les familles ont-elles réellement déserté les centres urbains ? Qui sont ces Français qui s’accrochent coûte que coûte à l’hypercentre ? Sont-ils unanimement acquis aux valeurs de la gauche et du progressisme au point qu’il convient pour certains partis d’abandonner les villes ? Pour répondre à ces questions, il faut s’extraire des discours idéologiques pour revenir aux données objectives, sociodémographiques et électorales existantes. Les différentes infographies réalisées à partir de ces données dressent un portrait de l’habitant des métropoles bien différent des caricatures qui ont pu en être faites, notamment d’un point de vue électoral.
Si lors des bascules électorales de 2001 et 2008, le Parti socialiste a été vu comme le parti des grandes villes, aujourd’hui c’est LREM qui semble être le nouveau parti des métropolitains. Dans ce contexte, il convient de se demander s’il existe toujours un espace pour une droite urbaine indépendante de LREM. Nous verrons que c’est en amplifiant l’opposition ville/périphérie, gagnants/perdants de la mondialisation, progressistes/populistes, que l’UMP puis Les Républicains ont contribué à leur propre affaiblissement.
RETROUVER CI-DESSOUS DEUX ENTRETIENS ACCORDES PAR NELLY GARNIER AU SITE ATLANTICO.FR ET AU QUOTIDIEN LE FIGARO; AINSI QU'UN ARTICLE PARU DANS LE JOURNAL DU SOIR LE MONDE…
Atlantico.fr : Vous publiez une note à la Fondation pour l’innovation politique sur l’électorat urbain (« Allô Maman bobo. L’électorat urbain de la gentrification au désenchantement »). Pour vous, la France censée aller bien, celles des métropoles, du capital culturel et de la créativité ne va pas si bien que ça. Comment êtes-vous parvenue à ce diagnostic ?
Le point de départ de cette note, c’est de prendre le contrepied d’une grille de lecture qui est devenue dominante aujourd’hui et qui présente l’habitant des métropoles comme une élite libérale-libertaire, qui concentrerait tous les capitaux : financiers, sociaux, culturels. Cette élite urbaine, grande gagnante de la mondialisation, serait bien à l’abri dans les métropoles et n’aurait plus aucun point commun avec le reste de la France.
Cette vision de l’habitant des grandes villes a réussi à s’imposer alors même qu’elle contredit la réalité quotidienne de ceux qui habitent dans les métropoles et qui sont d’ailleurs très nombreux à rêver de quitter la ville. Les études d’opinion sont unanimes sur ce point. Un sondage Ipsos de septembre 2017 a ainsi révélé que les deux-tiers des Parisiens envisagent de quitter Paris à court, moyen ou long terme. D’ailleurs beaucoup le font. La capitale a perdu 12 000 habitants par an entre 2011 et 2016. Dans un autre sondage, publié en octobre 2018 et réalisé par l’Ifop, 8 Français sur 10 estiment que vivre à la campagne représente la vie idéale, tandis que seules 19% des personnes interrogées se disent adeptes d’une vie complètement urbaine.
Je me suis donc demandé comment s’était imposée cette vision caricaturale d’un « bobo » déconnecté, adepte de la fête et du velib’, puis j’ai tenté rééquilibrer l’image de l’urbain en décrivant quelques-unes des insécurités auxquelles il est confronté.
Vous dites que des analystes comme Christophe Guilluy ou Jerôme Fourquet ont plaqué des grilles marxistes sur la réalité et que cela les empêche de comprendre une partie de ce qui se joue : faudrait-il parler d’avantagés et de désavantagés plutôt que de dominants ou de dominés ?
Des années 1960 à 2000, les villes ont connu une transformation de leur composition socio-démographique qui a consisté en une évolution de l’équilibre entre catégories socio-professionnelles à l’échelle communale, et ce de manière particulièrement marquée dans certains quartiers anciennement populaires. Le poids des ouvriers et des employés y a fortement diminué, tandis que celui des cadres et professions intellectuelles augmentait. C’est ce qu’on a appelé la gentrification. Analyser la gentrification comme un phénomène qui existe et tend à modifier la composition sociologique des villes est totalement légitime. Considérer que les gentrifieurs sont des dominants qui imposent leur violence de classe est contestable.
D’autres travaux sont venus nuancer cette logique binaire. Mais il s’agissait à chaque fois de montrer qu’il y a des poches de pauvreté en ville ou qu’il y a aussi des phénomènes d’entre-soi dans les banlieues. Dire les difficultés de ceux qui sont dans le haut des indicateurs économiques sur le papier, personne n’a voulu le faire. Pourtant le fait d’être un privilégié ne se mesure pas qu’au niveau de salaire. Quand vous n’arrivez pas à accéder à la propriété, quand la pression au travail s’accroit, quand vous risquez le chômage à 50 ans, quand vous avez peur que vos enfants décrochent à l’école, vous n’êtes pas une élite à proprement parler.
Vous insistez sur la peur du déclassement qui traverse les électorats urbains. Comment se mesure-t-elle ?
Je vais prendre l’exemple de l’évitement scolaire. Cela a été l’un des principaux arguments pour dire que les bobos étaient hypocrites, prônaient l’ouverture en paroles mais pas dans les actes. Mais la question est : est-ce qu’on est face à des populations qui s’enferment dans leurs ghettos dorés ou est-ce qu’on est face à des populations fragilisées, qui ont peur du déclassement pour elle-même ou pour leurs enfants ? Une étude réalisée par la CNAF en 2012 et intitulée « Les enfants et la mixité sociale dans les quartiers gentrifiés à Paris, Londres et San Francisco » montre que les parents qui ont le plus d’appréhension à l’égard de la mixité sociale sont les parents de classe moyenne. Les parents de classe populaire n’ont pas de problème à ce que leurs enfants fréquentent tous les autres enfants. Les parents de classe moyenne supérieure sont suffisamment sûrs de leur capital culturel pour encourager la mixité sociale. Ce sont les parents de la classe moyenne qui vont avoir le plus tendance à mettre en place des logiques de sécurisation.
Politiquement, qui représente cette France des métropoles, présentée à la fois comme une gagnante et un moteur de la mondialisation, mais qui ne se sent pourtant pas toujours aussi à l’aise que ça dans le monde actuel ?
Dire que les métropoles étaient acquises à la gauche et qu’elles sont maintenant acquises à La République en Marche est faux. Il y a une diversité du vote urbain. Cependant on peut remarquer quelques traits communs. Généralement, vous avez une concentration du vote urbain sur les partis de gouvernement. Cela a longtemps été au bénéfice du PS et de l’UMP. Aujourd’hui LREM bénéficie de son positionnement très central. A côté de cela, vous avez un vote écologiste important qui est lié à la question de la pollution et un vote pour La France insoumise de ceux que le géographe Jacques Lévy appelle les « paubos », les « pauvres-bohêmes », qui sont des personnes diplômées à faible niveau de revenu. Quant aux municipales, elles ont très souvent été déterminées par la capacité de leaders locaux à appréhender les préoccupations fortes des habitants à un moment donné. C’est comme cela que vous vous retrouvez avec des maires de droite dans des villes qui votent pourtant plutôt à gauche sur des élections nationales.
Qu’est-ce que la droite peut avoir à dire à ces Français des villes qui pour l’instant votent largement pour LREM ?
La droite a longtemps souffert de se sentir en décalage avec l’évolution sociologique des métropoles. Je dirais même, elle s’est longtemps perçue comme plus faible qu’elle n’était réellement dans les faits. Alors les bobos sont devenus une obsession. Il fallait à tout prix trouver un candidat « bobo-compatible » ? Aujourd’hui, il est important que la droite comprenne qu’elle peut convaincre sur ses idées parce qu’elle a l’expérience et la crédibilité pour répondre aux insécurités au sens large des urbains. Ce que demande le bobo de 2020 à la droite, ce n’est pas d’être branchée, c’est de répondre à ses problèmes : l’incivilité dans l’espace public, le harcèlement des femmes dans la rue, les agressions de couples homosexuels, la montée du communautarisme, les difficultés propres aux familles, etc.
Le Figaro : François Fillon a obtenu 26,5 % des voix à Paris en 2017. Au mois de mai dernier, François-Xavier Bellamy n’y obtenait que 10,2 %. Comment expliquez-vous l’effondrement des scores de la droite dans la capitale en seulement deux ans?
Il est déjà important de rappeler qu’à Paris, François Fillon a fait un score de 6 points plus élevé que la moyenne nationale. En réalité, l’UMP a quasiment toujours réalisé un score plus élevé que la moyenne nationale dans les métropoles. Malgré cela, la droite a toujours eu une perception amoindrie de l’état de ses forces dans les grandes villes. Le choc psychologique des municipales de 2001, qui ont vu basculer à gauche Lyon et Paris, puis de 2008, encore très favorables à la gauche plurielle, ont persuadé les cadres UMP puis LR que l’évolution sociologique des villes leur était défavorable. Cela a été particulièrement vrai à Paris où il est apparu que la droite restait forte auprès des populations déclinantes en ville – la bourgeoisie traditionnelle et les classes populaires – tout en étant faible auprès des populations moteur de la gentrification, les «bobos».
L’arrivée d’En Marche dans le paysage politique a constitué un nouveau traumatisme et renforcé la droite dans l’idée que sa place n’était plus dans les villes. Un premier décrochage a eu lieu lors des élections législatives de 2017. Et le deuxième est celui que vous mentionnez lors des élections européennes de 2019. La surprise vient moins du fait que LREM réalise des scores jusqu’à 10 points supérieurs en ville – c’est régulièrement le cas des Verts lors des européennes – mais du report important d’une partie de l’électorat qui votait pour l’UMP/LR sur la liste menée par Nathalie Loiseau comme en témoignent les scores obtenus par la liste LREM dans les arrondissements de l’ouest parisien. Dans ces mêmes arrondissements, la liste des Républicains résiste malgré tout comparé à la tendance nationale: 21,74 % dans le 7e arrondissement, 19,40 % dans le 8e arrondissement, 24,22 % dans le 16earrondissement et 14,90 % dans le 17e arrondissement.
Les élus de droite persuadés de n’avoir aucune chance aux municipales risquent d’en faire une prophétie autoréalisatrice.
En réalité, lors des européennes, les Français ont porté leurs votes sur des choix clairs: plus d’Europe avec LREM, moins d’Europe avec le Rassemblement national, une Europe centrée sur les enjeux écologiques avec les Verts. La ligne portée par LR n’a pas su être identifiable. Pendant des mois, les ténors du parti ont envoyé des signaux qui ont troublé l’électorat de droite, en critiquant le libéralisme économique, en changeant de posture au fur et à mesure du mouvement des «gilets jaunes» et en parlant constamment de la défense de l’identité chrétienne. Tout cela a pu donner le sentiment d’un parti qui n’avait plus de ligne ou d’un rétrécissement conservateur.
Aux municipales, les cartes vont être rebattues, en témoignent les sondages très favorables à la droite, à Bordeaux ou à Toulouse. Même à Paris, le socle de la droite est de 16 -17 %, dans un contexte local compliqué où une partie des élus de droite font défection. Le problème de la droite dans les grandes villes aujourd’hui n’est pas tant qu’elle n’a pas de base électorale ni d’espace politique, mais vient de ses élus. Si tous les élus de droite se persuadent qu’ils sont morts dans les villes, ils peuvent très bien en faire une prophétie autoréalisatrice.
Le géographe Christophe Guilluy est celui qui avait le mieux prédit la crise des «gilets jaunes»: son analyse qui oppose une France urbaine, gagnante de la mondialisation, à une France périphérique, s’est imposée et a structuré le débat lors des élections européennes. Jugez-vous cette analyse pertinente?
Je ne récuse pas les analyses de Christophe Guilluy dans leurs grandes lignes. Il y a en effet de profondes fractures territoriales et sociales dont les «gilets jaunes» ont été la manifestation la plus visible. Je lui fais deux reproches.
Le premier, c’est d’avoir imposé une lecture binaire de la géographie nationale, avec une France des gagnants de la mondialisation, acquise au progressisme, celle des métropoles et des territoires dynamiques économiquement, et une France des perdants, celle des territoires relégués qui se réfugie dans le populisme. En réalité, les cassures sont plus complexes et le vote d’extrême droite des anciens bassins miniers ne répond pas aux mêmes ressorts que celui de la côte d’Azur.
Les habitants des métropoles sont une élite désenchantée.
Le second reproche, celui que je porte dans mon analyse, est d’avoir totalement occulté les problématiques des populations qu’il considère être du côté des gagnants de la mondialisation. La grille de lecture de Christophe Guilluy, c’est le marxisme. Il y a des dominants et des dominés. Parce que les habitants des métropoles présentent des indicateurs d’une meilleure intégration dans l’économie mondialisée, ils sont du côté des dominants, de ceux qui imposent leur violence de classe aux autres catégories de la population. Donc le discours est accusateur. Les urbains sont décrits comme cloîtrés dans leurs «citadelles» à l’abri derrière les «murs invisibles» que leur capital social, culturel et financier leur permet de dresser. Toute personne qui habite dans une grande ville ne se reconnaîtra pas dans cette description. La vie urbaine est vécue avec beaucoup d’ambivalence, les urbains ressentent de nombreuses fragilités et insécurités. Si les habitants des métropoles sont une élite, c’est une élite désenchantée ou du moins loin d’être triomphante.
Si j’ai voulu décrire ce malaise urbain, ce n’est pas pour faire pleurer sur le sort des métropolitains qui ont, sur beaucoup d’aspects, une vie meilleure que les habitants des territoires en décrochage économique. Je l’ai fait, parce qu’il me semble très dangereux d’opposer frontalement des catégories de population. C’est contestable d’abord. La ville a toujours été à l’avant-poste des maux de la modernité, encore aujourd’hui. Ensuite, c’est dangereux politiquement. Cette bipolarisation met le pays sous tension. La crise des «gilets jaunes» n’est pas arrivée dans n’importe quel contexte. Le fait que le président Macron soit perçu comme le représentant des seuls «premiers de cordée» a compté. Montrer que les Français vivent tous des difficultés, des métropoles à la périphérie, c’est rappeler qu’il y a la possibilité de porter un discours politique national, qui s’adresse à tous.
Vous rappelez pourtant que le salaire des Franciliens est supérieur de 40 % à celui du reste de la France: n’est-ce pas la preuve que les habitants des métropoles sont mieux intégrés à la mondialisation?
Du point de vue des indicateurs économiques, les habitants des métropoles s’en sortent mieux que le reste de la population. La part de diplômés du supérieur, la part des cadres et professions intellectuelles supérieures et les niveaux de revenu sont plus élevés dans les métropoles. Les habitants des métropoles sont aussi plus nombreux à se dire optimistes quant à l’avenir. Mais est-ce totalement vrai? Des études ont pu montrer que la forte satisfaction officielle des cadres n’est pas forcément réelle mais vient aussi du fait que cela fait partie de la panoplie de la bonne image de soi à présenter quand on est cadre.
Les urbains sont utilisés comme repoussoir pour la reconquête de l’électorat populaire.
Derrière des indicateurs beaux sur le papier, existe une autre réalité de la vie urbaine. La ville ne fait pas rêver. Paris perd des habitants. Le statut des cadres s’est dégradé, générant une insécurité économique croissante, un sentiment de déclassement et l’apparition de nouvelles maladies professionnelles comme le burn out. Dans les quartiers en gentrification, la mixité est de plus en plus subie et les pratiques d’évitement scolaire se multiplient. La conflictualisation des rapports humains, la délinquance, le risque terroriste ou la pollution sont vécus comme autant de menaces qui dessinent un environnement urbain anxiogène.
Dès lors, comment expliquer le score important d’En Marche dans les grandes villes?
Les métropolitains, désignés sous l’appellation floue et péjorative de «bobos», sont devenus la cible privilégiée des deux partis qui se partageaient le pouvoir. À droite, comme à gauche, ils ont été utilisés comme figure repoussoir dans un objectif de reconquête de l’électorat populaire. Par conséquent, dès lors qu’une nouvelle offre politique est apparue et a tendu les bras aux habitants des métropoles, il n’est pas étonnant que le transfert électoral se soit fait naturellement et rapidement. LREM est une force politique très particulière. Au moment de la création d’En Marche, d’avril à décembre 2016, 40 % des adhésions sont venues des grandes aires urbaines de plus de 200 000 habitants. Le mouvement s’est rééquilibré par la suite mais l’ADN de LREM est fondamentalement urbain. Cela a été particulièrement perceptible dans la symbolique adoptée par le mouvement et les nombreux emprunts au vocabulaire managérial. LREM est le parti du lifestyle urbain. Cela constitue un terreau favorable mais est loin d’être suffisant pour la conquête de grandes villes. En effet, les scrutins passés montrent que les municipales se sont souvent jouées autour de deux facteurs: d’abord, la prime au sortant, accentuée par l’abstention croissante et le poids des personnes âgées dans le vote ; ensuite, la capacité à saisir des problématiques émergentes. Or, au-delà de leur proximité sociologique avec l’électorat métropolitain, les marcheurs ne sont pas identifiés sur des axes programmatiques.
Et pourquoi les scores du Rassemblement national restent-ils aussi résiduels quand on sait qu’il existe aussi de grandes fragilités chez les populations urbaines?
Lors du second tour de l’élection présidentielle de 2017, à l’exception de Marseille, Marine Le Pen a été très largement devancée dans les métropoles. Cependant, le vote frontiste n’est pas inexistant en ville. Il y est généralement concentré dans les zones périphériques. C’est le cas à Toulouse, mais aussi à Paris où Marine Le Pen a réalisé ses meilleurs scores dans les bureaux situés en bordure ou au-delà du boulevard périphérique, dans le 15e, le 14e, le 13e ou les arrondissements du nord.
Cependant, le vote urbain reste plus favorable à la France insoumise. Cela tient à une des caractéristiques principales des métropoles qui est d’être l’espace du capital culturel. Si les électorats de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen se distinguent par leur faible niveau de patrimoine économique au regard des autres électorats, ils se séparent sur le niveau de diplôme, les électeurs de LFI étant en moyenne plus diplômés. Les électeurs de LFI sont pour beaucoup ce que le géographe Jacques Lévy nomme les «paubos», les «pauvres-bohèmes», c’est-à-dire des populations à fort capital culturel et faible capital économique.
La droite a-t-elle une chance de se rendre à nouveau audible auprès des électeurs urbains, notamment en vue des municipales de 2020?
Lors des municipales de 2001 et 2008, les scrutins se sont cristallisés autour de grandes problématiques émergentes, appréhendées, selon les villes, par la droite ou par la gauche, comme la mutation des mobilités ou l’aspiration à davantage de démocratie locale. La gauche plurielle s’est généralement mieux saisie de ces enjeux, mais cela n’a pas été systématique, puisqu’Alain Juppé s’est rendu très populaire à Bordeaux grâce au développement du tramway.
Essayer d’être la copie conforme d’En Marche est un mauvais calcul pour la droite.
En 2014, ont émergé de nouvelles problématiques, qui sont à relier avec la notion de malaise urbain évoquée précédemment, notamment la thématique sécuritaire. À Paris, Nathalie Kosciusko-Morizet (UMP) en avait fait la priorité de son programme mais la manière dont elle a mené sa campagne ne lui a pas permis d’incarner la thématique. À l’inverse, à Toulouse, Jean-Luc Moudenc (UMP) s’est fortement positionné sur ce thème avec l’adoption de mesures emblématiques: doublement du nombre de policiers municipaux sur le terrain, signatures d’arrêtés contre les nuisances liées à la prostitution et d’un arrêté anti-alcool… Le fait que la maire de Paris annonce en 2019 la création d’une police municipale, proposition portée par la droite depuis 2001 et jusqu’ici rejetée en bloc par la majorité de gauche, est bien le signe que même les exécutifs de gauche prennent conscience d’une aspiration croissante des métropolitains à davantage de sécurité. Le bobo de 2020 n’est pas celui de 2001. L’Homo Festivus, cher à Philippe Muray, s’est transformé en «bobo sécuritaire».
La droite est crédible sur les enjeux sécuritaires au sens large, pour lutter contre la délinquance mais aussi protéger les familles, lutter contre le communautarisme, apporter des repères et préserver l’ordre public. Il faut qu’elle fasse des propositions sur ces thèmes. Essayer d’être la copie conforme d’En Marche serait un très mauvais calcul – sauf à avoir comme objectif de rejoindre le mouvement présidentiel.
Article du journal Le Monde, signé Nelly Garnier : Alors que, tout au long des XIXe et XXe siècles, la ville n’a cessé d’être décrite comme l’avant-poste des maux de la modernité, s’est développé, au cours des dernières décennies, un discours enfermant le métropolitain dans la caricature d’une élite heureuse. Dans les métropoles, une nouvelle bourgeoisie aurait élu domicile « dans une sorte d’altermonde en suspension », selon l’expression du politiste Jérôme Fourquet, privilégiant l’entre-soi, disposant de tous les capitaux, financiers, sociaux et culturels, pour se créer sa propre « citadelle invisible » – à en croire, cette fois, le géographe Christophe Guilluy.
Par quel processus l’habitant des grandes villes est-il devenu le défouloir collectif d’une société en crise ? Pour le comprendre, il faut d’abord revenir sur la grande mutation urbaine des cinquante dernières années qu’a été la gentrification. L’analyse de ce phénomène a été principalement portée par des écoles d’inspiration marxiste, qui ont installé les nouvelles populations urbaines dans la position de dominants imposant leur violence de classe à des catégories populaires reléguées en périphérie. Le concept de « bobo » est venu, par la suite, concentrer toutes les critiques sur l’habitant des métropoles.
En faisant le choix de la centralité, l’habitant des métropoles exprime ses priorités : l’accès à une offre abondante de services, une sociabilité alliant une forme d’entre-soi et un fort brassage culturel.
Marqué du sceau de la critique sociale, le discours sociologique, politique et médiatique en est venu à occulter les nombreux signaux qui renvoyaient à la montée d’un malaise urbain. Pourtant, la ville ne fait plus rêver. Alors que le « gentrificateur » a souvent été décrit sous les traits d’un prédateur patrimonial, la part des personnes propriétaires de leur résidence principale est beaucoup plus faible dans les métropoles qu’à l’échelle nationale : quand 60,5 % des Français sont propriétaires de leur résidence principale, ils ne sont que 34 % à Paris, 36,8 % à Bordeaux, 40,8 % à Marseille, 36,7 % à Toulouse, 28,8 % à Strasbourg et 40,2 % à Grenoble (chiffres Insee 2015). À cela s’ajoute un statut des cadres dégradé et qui ne joue plus un rôle de distinction sociale, quand près de la moitié de la population active est composée de cadres et professions intellectuelles supérieures, comme à Paris.
Dans les quartiers en gentrification des centres urbains, la mixité est de plus en plus subie par des populations dont le choix résidentiel est avant tout dicté par des raisons économiques, et qui vivent avec la peur du déclassement pour leurs enfants. Enfin, la délinquance, le risque terroriste, la pollution, sont vécus comme autant de menaces qui dessinent un environnement anxiogène. Bien loin de constituer une élite qui se cloître derrière les murs que son capital culturel et économique lui permet de dresser, les habitants des métropoles font donc davantage figure de population désenchantée.
En réalité, ce qui caractérise l’habitant des métropoles est moins sa position de « gagnant » dans la société mondialisée que la primauté qu’il accorde au capital culturel, et l’importance qu’il donne au fait de résider dans l’hypocentre comme mode d’expression de son capital culturel. En faisant le choix de la centralité, l’habitant des métropoles exprime ses priorités : l’accès à une offre abondante de services et d’équipements, une sociabilité alliant une forme d’entre-soi et un fort brassage culturel, ainsi qu’un positionnement symbolique au centre de l’espace social. Ce sont ces raisons, et non pas uniquement de simples raisons d’opportunités professionnelles, qui expliquent la part de population à fort capital culturel dans les villes. Les « cadres créatifs » représentent ainsi, en moyenne, près d’un tiers des cadres métropolitains. Toutefois, ce choix de la centralité urbaine n’est pas sans concession. Il est vécu avec beaucoup d’ambivalence, comme un combat difficile.
Politiquement, l’analyse du « malaise urbain » montre les limites de l’opposition entre des métropoles gagnantes et des territoires relégués, devenue un lieu commun du discours médiatique et qui sous-tend idéologiquement l’affrontement électoral entre La République en marche et le Rassemblement national. Si LRM et le RN se renforcent mutuellement par cette opposition sociale et géographique, les autres forces politiques, en premier lieu desquelles Les Républicains, ont créé les conditions de leur propre affaiblissement en reprenant les thèses vulgarisées notamment par Christophe Guilluy.
Toutefois, un espace politique pourrait s’ouvrir pour elles. Car bénéficiant du fort dynamisme économique des métropoles, les urbains n’en sont pas moins sujets à de nombreuses fragilités. Depuis 2001, la population métropolitaine a considérablement évolué. Son sentiment d’insécurité et son sentiment de déclassement sont allés croissants. À force de ne voir dans les métropoles que des territoires gagnants de la mondialisation, la sphère politique a trop vite considéré qu’elles ne méritaient pas d’action politique. Dès lors, tout l’enjeu des offres politiques qui voudront proposer une alternative de long terme à LRM et au RN lors des prochaines échéances électorales sera de savoir se défaire de la partition ville/périphérie et de répondre aux insécurités des urbains, notamment à l’occasion du prochain scrutin municipal.
