Les dessous de la crise ukrainienne : les gazoducs russo-européens, l’épine dans le pied pour l’hégémon américain - Par Alexandre del Valle

Alexandre del Valle revient cette semaine sur la dimension gazière des tensions États-Unis-Russie autour de la crise russo-ukrainienne. Il explique que ce conflit est intrinsèquement lié à la guerre énergétique déclarée par l’Amérique à la Russie, cette dernière devant nécessairement être présentée comme hostile ou même poussée à l’être ou à le redevenir, comme au temps de la guerre froide...


Le projet de gazoduc South Stream a fait les frais de ce que nous avons baptisé la “néo-guerre froide” États-Unis-Russie. Ce pipeline, long de 3 600 kilomètres, destiné à exporter le gaz sibérien, en contournant l’Ukraine, devait fournir jusqu’à 63 milliards de mètres cubes par an aux pays européens grâce à deux branches, l’une vers l’Autriche, l’autre vers les Balkans et l’Italie. Lancé en 2007, ce projet, appuyé notamment par l’Italie et d’autres pays d’Europe du Sud et balkanique, a été abandonné, en décembre 2014, en raison des pressions des pays les plus antirusses de l’Union européenne, et donc des États-Unis, qui souhaitaient voir leurs alliés ukrainiens demeurer dans le jeu gazier et surtout ne pas dépendre directement de Moscou.

Ce choix russo-sceptique allait favoriser en réaction un rapprochement géo-énergétique entre Russes et Turcs (ces derniers sont traditionnellement impliqués dans la réduction de la dépendance européenne vis-à-vis de la Russie, mais ils ont décidé d’offrir leur voie de transit au plus offrant et ont eux-mêmes fort besoin des hydrocarbures de Russie et des Républiques turcophones ex-soviétiques pro-Russes membres de la Communauté des États indépendants (CEI). Cela étant, d’autres infrastructures permettent d’acheminer du gaz de Russie, notamment vers l’Allemagne (North Stream), ce dernier pays figurant parmi les plus dépendants de l’Union européenne envers la Russie pour sa demande en gaz naturel (63,5 %).

Le gazoduc Nord Stream, qui passe sous la Baltique et débouche dans le nord de l’Allemagne, a été mis en service en 2012. Le projet Nord Stream 2, visait à doubler la capacité de livraisons directes de gaz russes du réseau Nord Stream 1, pour parvenir à 110 milliards de m³ par an. Avec des investissements estimés à 11 milliards d’euros, financés pour moitié par la compagnie russe Gazprom (et le solde par les sociétés européennes OMV, Wintershall Dea, Engie, Uniper et Shell), le projet s’est attiré les foudres du Congrès bi-partisan des États-Unis, qui accusait publiquement l’Allemagne d’être « prisonnière » de la Russie et exigeait son abandon… avant de faire adopter des sanctions « extraterritoriales » contre les entreprises collaborant au projet en décembre 2019.