Mathieu Bock-Côté et Yascha Mounk: «Quel modèle pour la France multiethnique?»

Le bouleversement démographique et culturel lié à l’immigration sera le plus grand défi pour les sociétés occidentales au XXIe siècle. Si l’universitaire américain Yascha Mounk et le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté partagent ce constat, ils divergent sur le modèle à adopter…



LE FIGARO MAGAZINE. - La transformation des sociétés occidentales en sociétés multiethniques est au cœur de votre livre Yascha Mounk. Qui dit société multiethnique, dit forcément multiculturalisme?

Yascha MOUNK. -
Le terme «multiculturel» signifie différentes choses dans différents contextes. Des concitoyens qui viennent de différentes parties du monde apportent avec eux différentes croyances religieuses, différentes cultures culinaires, différentes valeurs, tout simplement. Nous devons admettre que gérer le vivre-ensemble dans un pays comme la France, qui est un pays multiethnique, devient plus compliqué.

Nous sommes dans une situation sans précédent historique. En effet, nous avons créé des démocraties marquées par leur diversité ethnique et religieuse, dans lesquelles nous essayons de traiter tous les citoyens en tant qu’égaux. En ce sens, c’est une grande expérience, comme le fut la Révolution française ou la fondation de la République américaine.

Mathieu BOCK-CÔTÉ. - Premièrement, l’immigration massive depuis près d’un demi-siècle dans le monde occidental a entraîné une révolution démographique qui transforme la structure des sociétés qui le composent. À l’échelle de l’histoire, c’est quelque chose d’inédit. Pendant longtemps, ce phénomène a été nié. Aujourd’hui, alors qu’on le dit irréversible, définitif, il n’est plus raisonnablement possible de le nier. Nous sommes passés du déni à l’obligation d’accepter, voire de célébrer.

Deuxièmement, la question multiculturaliste - je parle ici du multiculturalisme comme une idéologie fondée sur l’inversion du devoir d’intégration - est évidemment centrale. Traditionnellement, c’est la vocation de l’immigré de prendre le pli culturel de la société d’accueil. Désormais, le multiculturalisme décrète que c’est la société d’accueil qui doit se transformer pour accommoder la diversité et ses revendications. Le multiculturalisme vient délégitimer le droit du peuple historique, du pays, de la communauté nationale fondatrice de ce pays, d’exiger des nouveaux arrivés qu’ils s’intègrent, qu’ils s’assimilent.

Posons la question clairement: souhaitons-nous encore assimiler aujourd’hui? Oui, à écouter les discours de plus en plus nombreux qui relèvent d’un républicanisme presque martial et qui relaient un vrai désir de fond dans la population. Mais les conditions démographiques, sociologiques et culturelles de l’assimilation sont de moins en moins rassemblées. L’assimilation ne peut plus être un projet sur cinq ans. Transformer des individus venus d’ailleurs en véritablesnationaux, c’est une tâche qui s’étalera sur deux ou trois générations. Il faut reconstruire la fabrique sociale.