Ces autres conflits qui ont lieu aux quatre coins du monde dans l'indifférence générale - Par Alexandre Del Valle
Des habitants de Bambo, dans le territoire de Rutshuru, à 60 kilomètres au nord de Goma, capitale du Nord-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo, fuient lors de l'attaque de la ville par le M23, le 26 octobre 2023.
Atlantico : Quels sont les plus importants conflits qui font plus de morts que le conflit israélo-palestinien et qui perdurent ?
Alexandre Del Valle : Proportionnellement, la situation de l’Arménie et des Arméniens massacrés et poussés à l’exil en Azerbaïdjan devrait frapper l’Occident qui a une relation particulière avec cette nation. Une épuration ethnique a eu lieu dans le Haut Karabakh, territoire arménien depuis des millénaires donné par Staline à l’Azerbaïdjan, un conflit qui a été perdu par les Arméniens en 2020 mais qui a ressurgi à nouveau en septembre dernier après des années de blocus et de menaces. Résultat, au début du mois d’octobre - avec l’offensive azérie appuyée par plusieurs pays et dans l’indifférence de l’Occident et de la Russie pourtant officiellement proches des Arméniens, l’Azerbaïdjan a « terminé » le travail initié en 2020 et il n’y a plus d’Arméniens ou presque en Azerbaidjan... L’Occident a montré son indifférence totale face à cette situation. Les Arméniens du Haut-Karabakh ont été épurés d’Azerbaïdjan. Le nombre de morts, par rapport à la population du Haut-Karabakh, est beaucoup plus élevé comparativement à la situation en Israël, rapporté au chiffre de la population globale de l’Etat hébreu : 700 morts pour la situation récente du Haut-Karabakh sur 120.000 personnes au total dans cette région, cela représente beaucoup plus proportionnellement par rapport à près de 2.000 morts dans les attaques du Hamas sur plusieurs millions d’habitants en Israël. Mais il est vrai que l’Azerbaidjan est en mauvais termes avec l’Iran, ennemi de l’Occident, et Mme Von der Leyen ainsi que M. Biden courtisent ce pays depuis le début de la guerre en Ukraine dont le dictateur (de pères en fils) Aliev au pouvoir à Bakou est loué par tous les chefs d’Etat occidentaux ou presque pour nous fournir du gaz afin de contrebalancer celui des Russes, officiellement banni, mais en réalité qui nous est revendu encore plus cher sous « marque » turque ou azérie via des intermédiaires et ou des gazoducs communs… Une immense hypocrisie géostratégique et géoéconomique. Les Arméniens sont par exemple stratégiquement alliés à un Etat ennemi paria, la Russie. L’Arménie reste un ancien pays soviétique qui a passé des accords politiques et militaires avec Moscou. Les morts arméniens ne préoccupent pas tant que cela les Occidentaux.
Les autres conflits qui ne mobilisent pas l’opinion internationale concernent notamment le Mozambique : Des milliers de personnes ont été tuées dans ce pays depuis deux ans, par des groupes islamistes croissants venus du nord (shabbabs proches de Daech). Il s’agit d’une nouvelle zone de djihad récente dont personne ne parle. Près de 700 000 personnes ont été déplacées à l'intérieur du pays dans le nord du Mozambique depuis le début des violences en octobre 2017.
Il y a également les éternels conflits inter-ethniques et politiques au Congo qui ont fait des dizaines de milliers de morts. Le conflit d’Ituri est le plus mortel, avec plus de 60 000 morts. Celui-ci oppose des milices lendu (la Force de résistance patriotique de l’Ituri) et hema dans le district de l’Ituri situé dans la province Orientale au nord-est de la République du Congo. Il est notamment lié à des intérêts criminels et à la géopolitique des Grands Lacs. La guerre du Kivu, à l’est, a fait quant à elle plus de 20 000 morts depuis 2004.
Pour vous donner une idée de l’indifférence de l’Occident vis-à-vis des morts non-Ukrainiens ou non-Israéliens (ce qui n’enlève rien à ces derniers bien sûr), nous rappelons dans notre livre Vers le Choc global que depuis 1995, les conflits armés en Afrique ont fait 6 millions de victimes infantiles collatérales, plus de 3 millions de morts, et pas seulement dans les génocides au Soudan et au Rwanda, mais dans le cadre de 15441 conflits armés dénombrés en Afrique depuis cette date dont nous expliquons et énumérons les plus importants dans notre livre. La zone de l’Érythrée, de la Somalie et de l’Ethiopie est aussi le théâtre d’affrontements et de conflits inter-religieux, politiques, tribaux et inter-ethniques qui ont fait des dizaines de milliers de morts sans oublier la zone du Sahel où il y a eu beaucoup plus de morts sur plusieurs années par rapport au conflit entre Israël et le Hamas. Au Sahel, les attentats terroristes qui font des centaines de morts se sont multipliés. Au Sahel, il y a plus d’une dizaine de milliers de morts, victimes du terrorisme. Rien qu’au Nigeria, le bilan du djihadisme est de 15 à 20.000 morts en l’espace de quelques années. L’Afrique noire paye le tribut le plus lourd du djihadisme. Tout cela n’est pas trop commenté dans les médias. Hélas, la haine anti-française au Mali, au Burkina Fasso ou au Niger est beaucoup plus médiatisée que les morts au Niger dans ces affrontements et ces attaques terroristes. Tout cela est assez gênant...
La haine anti-française au Mali ou au Niger est beaucoup plus médiatisée que les morts au Niger dans ces affrontements et ces attaques terroristes. Tout cela est assez gênant.
Pour revenir en Europe, les 11 000 morts russes d’Ukraine (Donbass) tués par les bombardements sur les zones civiles par le gouvernement pro-occidental de Kiev entre 2014 et 2022 et qui sont l’une des causes de l’invasion russe (qui ne justifie pas cette invasion pour autant), n’ont pas plus suscité de solidarité occidentale que les morts arméniens : dans les deux cas, ces populations victimes des nationalistes ukrainiens de l’Ouest et turco-azéris panturquistes sont réputés « pro-russes » donc pas victimisables et inexcusables, puisque liés au méchant, donc leur éradication ou persécution ne compte pas. Idem pour les chrétiens du Centre-Afrique, du Nigéria ou du Soudan pris pour cibles par milliers depuis des années : le Pape lui-même en parle peu et les gouvernements occidentaux ont peur de vexer les gouvernements musulmans en en faisant état, alors que ces derniers ne ratent aucune occasion pour fustiger la soi-disant islamophobie de l’Occident…
Quels sont les responsables face à cette indifférence ? Que pourrait faire l’ONU ou l’Occident ? Y a-t-il un désintérêt pour ces conflits et envers les populations concernées ?
Alexandre Del Valle : La loi de la distance s’applique malheureusement. Lorsque ces événements sont assez éloigné géographiquement, cela touche moins l’opinion publique. La distance culturelle et politique a aussi son importance, sans oublier la « distance stratégique » : plus un pays et ses populations sont associés à des Etats rivaux, ennemis ou diabolisés, comme les Russes du Donbass protégés par les Moscou, les Arméniens du Haut Karabakh, ou encore les chiites zaïdites du Yémen appuyés par l’Iran, plus leur sort même dramatique n’émeut pas grand monde et ne déclenche pas de solidarités militaires contrairement à l’Ukraine candidate zélée à l’entrée dans l’OTAN et proxy de Washington pour contenir la Russie...
Alexandre Del Valle revient sur ces autres conflits qui font plus de morts que la guerre entre Israël et Gaza dans l’indifférence générale depuis plusieurs dizaines d'années pour certains d'entre eux.
Atlantico : Quels sont les plus importants conflits qui font plus de morts que le conflit israélo-palestinien et qui perdurent ?
Alexandre Del Valle : Proportionnellement, la situation de l’Arménie et des Arméniens massacrés et poussés à l’exil en Azerbaïdjan devrait frapper l’Occident qui a une relation particulière avec cette nation. Une épuration ethnique a eu lieu dans le Haut Karabakh, territoire arménien depuis des millénaires donné par Staline à l’Azerbaïdjan, un conflit qui a été perdu par les Arméniens en 2020 mais qui a ressurgi à nouveau en septembre dernier après des années de blocus et de menaces. Résultat, au début du mois d’octobre - avec l’offensive azérie appuyée par plusieurs pays et dans l’indifférence de l’Occident et de la Russie pourtant officiellement proches des Arméniens, l’Azerbaïdjan a « terminé » le travail initié en 2020 et il n’y a plus d’Arméniens ou presque en Azerbaidjan... L’Occident a montré son indifférence totale face à cette situation. Les Arméniens du Haut-Karabakh ont été épurés d’Azerbaïdjan. Le nombre de morts, par rapport à la population du Haut-Karabakh, est beaucoup plus élevé comparativement à la situation en Israël, rapporté au chiffre de la population globale de l’Etat hébreu : 700 morts pour la situation récente du Haut-Karabakh sur 120.000 personnes au total dans cette région, cela représente beaucoup plus proportionnellement par rapport à près de 2.000 morts dans les attaques du Hamas sur plusieurs millions d’habitants en Israël. Mais il est vrai que l’Azerbaidjan est en mauvais termes avec l’Iran, ennemi de l’Occident, et Mme Von der Leyen ainsi que M. Biden courtisent ce pays depuis le début de la guerre en Ukraine dont le dictateur (de pères en fils) Aliev au pouvoir à Bakou est loué par tous les chefs d’Etat occidentaux ou presque pour nous fournir du gaz afin de contrebalancer celui des Russes, officiellement banni, mais en réalité qui nous est revendu encore plus cher sous « marque » turque ou azérie via des intermédiaires et ou des gazoducs communs… Une immense hypocrisie géostratégique et géoéconomique. Les Arméniens sont par exemple stratégiquement alliés à un Etat ennemi paria, la Russie. L’Arménie reste un ancien pays soviétique qui a passé des accords politiques et militaires avec Moscou. Les morts arméniens ne préoccupent pas tant que cela les Occidentaux.
Les autres conflits qui ne mobilisent pas l’opinion internationale concernent notamment le Mozambique : Des milliers de personnes ont été tuées dans ce pays depuis deux ans, par des groupes islamistes croissants venus du nord (shabbabs proches de Daech). Il s’agit d’une nouvelle zone de djihad récente dont personne ne parle. Près de 700 000 personnes ont été déplacées à l'intérieur du pays dans le nord du Mozambique depuis le début des violences en octobre 2017.
Il y a également les éternels conflits inter-ethniques et politiques au Congo qui ont fait des dizaines de milliers de morts. Le conflit d’Ituri est le plus mortel, avec plus de 60 000 morts. Celui-ci oppose des milices lendu (la Force de résistance patriotique de l’Ituri) et hema dans le district de l’Ituri situé dans la province Orientale au nord-est de la République du Congo. Il est notamment lié à des intérêts criminels et à la géopolitique des Grands Lacs. La guerre du Kivu, à l’est, a fait quant à elle plus de 20 000 morts depuis 2004.
Pour vous donner une idée de l’indifférence de l’Occident vis-à-vis des morts non-Ukrainiens ou non-Israéliens (ce qui n’enlève rien à ces derniers bien sûr), nous rappelons dans notre livre Vers le Choc global que depuis 1995, les conflits armés en Afrique ont fait 6 millions de victimes infantiles collatérales, plus de 3 millions de morts, et pas seulement dans les génocides au Soudan et au Rwanda, mais dans le cadre de 15441 conflits armés dénombrés en Afrique depuis cette date dont nous expliquons et énumérons les plus importants dans notre livre. La zone de l’Érythrée, de la Somalie et de l’Ethiopie est aussi le théâtre d’affrontements et de conflits inter-religieux, politiques, tribaux et inter-ethniques qui ont fait des dizaines de milliers de morts sans oublier la zone du Sahel où il y a eu beaucoup plus de morts sur plusieurs années par rapport au conflit entre Israël et le Hamas. Au Sahel, les attentats terroristes qui font des centaines de morts se sont multipliés. Au Sahel, il y a plus d’une dizaine de milliers de morts, victimes du terrorisme. Rien qu’au Nigeria, le bilan du djihadisme est de 15 à 20.000 morts en l’espace de quelques années. L’Afrique noire paye le tribut le plus lourd du djihadisme. Tout cela n’est pas trop commenté dans les médias. Hélas, la haine anti-française au Mali, au Burkina Fasso ou au Niger est beaucoup plus médiatisée que les morts au Niger dans ces affrontements et ces attaques terroristes. Tout cela est assez gênant...
La haine anti-française au Mali ou au Niger est beaucoup plus médiatisée que les morts au Niger dans ces affrontements et ces attaques terroristes. Tout cela est assez gênant.
Pour revenir en Europe, les 11 000 morts russes d’Ukraine (Donbass) tués par les bombardements sur les zones civiles par le gouvernement pro-occidental de Kiev entre 2014 et 2022 et qui sont l’une des causes de l’invasion russe (qui ne justifie pas cette invasion pour autant), n’ont pas plus suscité de solidarité occidentale que les morts arméniens : dans les deux cas, ces populations victimes des nationalistes ukrainiens de l’Ouest et turco-azéris panturquistes sont réputés « pro-russes » donc pas victimisables et inexcusables, puisque liés au méchant, donc leur éradication ou persécution ne compte pas. Idem pour les chrétiens du Centre-Afrique, du Nigéria ou du Soudan pris pour cibles par milliers depuis des années : le Pape lui-même en parle peu et les gouvernements occidentaux ont peur de vexer les gouvernements musulmans en en faisant état, alors que ces derniers ne ratent aucune occasion pour fustiger la soi-disant islamophobie de l’Occident…
Quels sont les responsables face à cette indifférence ? Que pourrait faire l’ONU ou l’Occident ? Y a-t-il un désintérêt pour ces conflits et envers les populations concernées ?
Alexandre Del Valle : La loi de la distance s’applique malheureusement. Lorsque ces événements sont assez éloigné géographiquement, cela touche moins l’opinion publique. La distance culturelle et politique a aussi son importance, sans oublier la « distance stratégique » : plus un pays et ses populations sont associés à des Etats rivaux, ennemis ou diabolisés, comme les Russes du Donbass protégés par les Moscou, les Arméniens du Haut Karabakh, ou encore les chiites zaïdites du Yémen appuyés par l’Iran, plus leur sort même dramatique n’émeut pas grand monde et ne déclenche pas de solidarités militaires contrairement à l’Ukraine candidate zélée à l’entrée dans l’OTAN et proxy de Washington pour contenir la Russie...
