L’aveuglement forcené de l’Occident face aux assauts islamistes - Par Alexandre Del Valle

L’Occident a laissé se développer une cinquième colonne dans son territoire.


Atlantico : Quelle a été la naïveté de l’Occident au niveau de la diplomatie vis-à-vis de l’islamisme ?

Alexandre del Valle : L’Occident a énormément misé sur ses relations avec les pays arabes islamistes et ultra-conservateurs du Golfe, entre 1945 (pacte de Quincy USA-Saoud) et les années 2020, non seulement avec l’Arabie saoudite, mais l’islamisme étatique et intégriste en général, étatique (pays du Golfe, Pakistan, Turquie d’Erdogan) comme associatif (Frères musulmans, salafisme wahhabite, Milli Görüs, Jamaat i islami, etc). Or, l’Arabie saoudite a utilisé son poids diplomatique, économique et pétrolier pour faire accepter par l’Occident sa vision de l’islam, une vision théocratique intégriste et même totalitaire (salafisme/wahhabisme), est l’une des sources de l’islamisme radical mondial, tant politique que jihadiste, et qui est devenue dominante dans la diaspora musulmane en Occident grâce aux fonds qui ont permis aux Saoud et à ses partenaires ultra-conservateurs du Golfe d’influencer l’ensemble du monde musulman mais aussi, directement ou très indirectement, les structures de représentations de l’islam officiel en Occident agrées par les pays européens et les Etats-Unis dans le cadre d’une immense erreur, soulevée ces jours-ci dans une interview du diplomate-stratège américain Henry Kissinger, qui a consisté non seulement à privilégier l’immigration extra-occidentale islamique difficilement intégrable, mais, plus grave encore, à laisser ces populations extra-européennes aux mœurs naturellement très différentes des nôtres se laisser influencer, voire même souvent endoctriner par les grands pôles de l’islamisme mondial, dont les leaders craignaient plus que tout l’assimilation aux mœurs « impies » des « infidèles ». On voit bien ici que le diplomatique a rejailli dangereusement sur le national : au cœur même de l’Occident, dans la gestion de l’islam interne, les mêmes tendances islamistes des pays avec lesquels nous étions alliés d’un point de vue diplomatique et économique se sont retrouvées dans nos « banlieues de l’islam ». Et ces pays et organisations islamiques mondiales sunnites (Saoudiens avant MBS, Qatar depuis les années 2000, Koweït, Turquie depuis 2002 avec Erdogan, Pakistan depuis toujours, etc), puis les grandes organisations panislamiques : ISESCO, OCI, LIM, etc), longtemps utilisées contre le communisme soviétique (« syndrome afghan ») sous la guerre froide, contre l’Iran chiite, ou pour fabriquer des pétrodollars et nous alimenter en hydrocarbures, n’étaient pas si amicaux que cela… Ils ont pratiqué chez nous, sous couvert de liberté religieuse et d’encadrement du culte musulman, une ingérence subversive qui a consisté à radicaliser nos communauté musulmanes notre propre sol démocratique et laïque en leur inculquant une version totalitaire et ou ultra-conservatrice et séparatiste de l’islam. Nous étions alliés à l’époque avec l’Etat qui dispensait l’islam le plus violent, le plus conservateur et le plus totalitaire : l’Arabie saoudite, qui dispensait partout dans le monde le wahhabisme, une des voies du fameux salafisme, et appuyait partout les Frères musulmans. Cela n’a pas aidé à construire un islam modéré en Europe.

Certes, dans les années 2000, l’Arabie saoudite s’est brouillée avec les Frères musulmans subversifs qui devenaient dangereux pour Riyad car révolutionnaire, et cela explique en partie la grave rupture des années 2010-2019 avec le Qatar, qui a totalement repris à son compte depuis le soutien politique, idéologique et financier aux Frères musulmans quant à eux très liés aux forces de gauche en Occident dans une logique d’instrumentalisation de l’antiracisme (« lutte contre l’islamophobie ») au profit du repli communautaire confessionnel islamique. L’Arabie saoudite donc a cessé d’aider et de financer les Frères musulmans, et est même entré en guerre totale contre eux, tout comme l’Egypte, important partenaire de la France, et les Emirats, alliés de la France (base militaire, alliance diplomatique et politique). Depuis l’arrivée de Ben Salmane, l’Arabie saoudite, les Emirats, l’Egypte luttent contre une forme d’islamisme radical, le frérisme, tandis que d’autres grands alliés bien plus ambigus de l’Occident, le Qatar, le Koweït et la Turquie (membre de l’OTAN) appuient partout dans le monde et jusque dans nos démocraties et « quartiers », l’islam politique subversif du Frérisme. Bizarrement, l’Occident demeure pieds et poings liés avec le nouveau parrain de l’islamisme politique, le Qatar, financier et pays de refuge des cadres des Frères musulmans comme de leur branche la plus violente, le Hamas palestinien. Cela est stupéfiant. Le Qatar poursuit l’action de l’Arabie saoudite qui pendant des années avait financé les centres des Frères musulmans en Europe, notamment le Centre islamique de Genève de la famille Ramadan, mais aussi les sièges de la Ligue islamique mondiale en Belgique, en France et ailleurs, et plutôt de changer nos alliances ou exiger de nos partenaires de ne plus pratiquer l’ingérence politico-religieuse chez nous en tirant les leçons du passé, nous faisons avec ces puissances pro-fréristes la même erreur grave que jadis avec les Saoud. Dans les années 2000, lorsque les Saoud s’éloignaient des Frères musulmans, il y a même eu un engouement pour le Qatar qui a pris le relais dans le financement de l’islam politique et de l’islamisme radical.

De même, au lieu d’encourager les forces kémalistes laïques en Turquie, en 2002-2003 les Occidentaux ont tous appuyé la Turquie néo-islamique de Recep Taiyyp Erdogan, qui, comme le Pakistan, le Qatar, le Koweït, l’ISESCO, l’OCI et les Frères musulmans, a distillé au sein des populations musulmanes d’Europe, l’idéologie du séparatisme islamiste dont l’objectif premier est d’empêcher l’intégration-assimilation des musulmans aux mœurs « infidèles » afin de les instrumentaliser-fidéliser à des fins d’ingérence politico-religieuse et stratégique. Ces contradictions dans nos choix politiques et notre incapacité à exiger des partenaires extérieurs de ne pas s’immiscer dans nos affaires religieuses et communautaires expliquent l’embarras, aujourd’hui, de nombreux dirigeants politiques européens et nord-américains qui, comme Olaf Scholz en Allemagne, les démocrates américains ou la droite en France notamment, depuis l’attaque du Hamas contre des civils israéliens, sont obligés de dire que les Frères musulmans sont dangereux car liés au Hamas, mais refusent de rompre et même de critiquer le Qatar malgré ses liens avec les Frères musulmans et sa participation au financement du Hamas à Gaza et de l’islam politique en général. Le fait que les pays occidentaux soient sont pieds et poings liés avec le Qatar, comme ce fut le cas jadis avec l’Arabie saoudite, explique pourquoi très peu dénoncent le fait que les deux leaders du Hamas, réfugiés au Qatar, Khaled Mechaal et Ismaïl Haniyé, lancent leurs appels jihadistes contre les juifs et les Occidentaux mécréants sionistes depuis Doha, en plus d’y recevoir des millions de dollars en liquide, ce qui s’ajoutent aux dizaines de millions annuels donnés officiellement aux fonctionnaires de Gaza donc au Hamas qui dirigent l’enclave...

Un autre Etat pseudo « ami » de l’Occident, le Koweït, qui a été soutenu contre l’Irak dans les années 90 lors de la première Guerre du Golfe, est aussi un grand sponsor des Frères musulmans, la matrice de l’islamisme radical, juste après le Qatar. Et il a toujours pignon sur rue malgré ses aides financières et politiques envers le Hamas, les Frères musulmans européens et mondiaux et le Hamas. Pour résumer, deux très grands amis de l’Occident, le Koweït et le Qatar, financent les Frères musulmans, qui eux-mêmes sont derrière le Hamas, et ces cellules des Frères dans le monde collectent beaucoup d’argent auprès d’organisations caritatives musulmanes, notamment en Europe. Le Koweït et le Qatar aident à la fois directement et indirectement des islamistes radicaux qui sont totalement opposés à l’intégration et aux valeurs occidentales et républicaines ; et ils distillent des théologies subversives et totalitaires qui diabolisent les « islamophobes », les « apostats », les « juifs sionistes » et les blasphémateurs. Il n’est ainsi pas du tout surprenant que des professeurs soient attaqués comme à Arras ou en 2020 avec Samuel Paty par des jeunes radicalisés à qui on a appris que la charia véhiculée par les Frères musulmans ou le salafisme radical invite à punir de mort les blasphémateurs, les mécréants les sionistes.

C’est cette idéologie, jadis produite en Arabie saoudite et au Pakistan et aujourd’hui poursuivie par le Qatar, la Turquie, le Koweït, l’ISESCO ou l’OCI, qui est à l’origine de cette banalisation de la violence islamiste qui frappe de plus en plus régulièrement des « infidèles » en Europe et pas seulement en Israël. Certains appliquent cette vision fréro-salafiste de la Charià à la lettre comme ce Tchétchène d’Arras, Mohammad Mogouchkov, qui a tué le professeur du lycée d’Arras Dominique Bernard, ou encore l’autre jeune terroriste tchétchène avait ciblé Samuel Paty. Le frère de Mogouchkov avait d’ailleurs salué l’action du tueur de Paty et n’avait jamais été expulsé… Ces jeunes musulmans ont été fanatisé en partie en famille, puisque les Tchétchènes candidats à l’asile politique en Occident sont souvent des opposants islamistes radicaux salafistes ou sympathisants donc ennemis jurés de Poutine et du potentat tchétchène Kadyrov. Mais un point commun les unit qui les a radicalisés encore plus en France : la propagande fréro-salafiste sur la supposée « islamophobie » des mécréants français républicains et de laïques. Les associations des Frères musulmans dispensent depuis des décennies – avec le soutien actif du Pakistan, de la Turquie d’Erdogan et du Qatar, et bien moins que l’on croit de l’Iran chiite, qui a très peu d’emprise sur les sunnites en Occident -, une idéologie fondée sur la charia dans sa version radicale qui invite au jihad violent et à la sécession communautaire. Nous voyons donc le lien entre nos alliances externes avec le Qatar, le Koweït et la Turquie, notamment, et ce qui se produit chez nous, en interne, avec la progression d’un islamisme radical de plus en plus totalitaire et violent. Cela montre bien que nous nous sommes fondamentalement trompés sur notre diplomatie et sur la façon d’encadrer le culte musulman. Il est normal d’avoir des liens diplomatiques avec des pays comme le Qatar ou autres pays où les valeurs fondamentales en place divergent des nôtres. Il ne s’agit pas de rompre avec tous ceux qui ne nous ressemblent pas. Mais avoir fait le jeu du Qatar ou de la Turquie hostiles à nos valeurs et qui pratiquent chez nous une action subversive, est une vraie trahison envers nos valeurs et institutions. En ayant laissé libre cours en France à l’islamisme intégriste ou totalitaire, de surcroit anti-juif, anti-chrétien, anti-athées et anti-apostats, tel que souhaité par le Qatar, la Turquie aujourd’hui et par l’Arabie saoudite jadis a été plus qu’une erreur : une forfaiture qui a permis aux ennemis externes de notre civilisation de déposer chez nous des bombes géopolitiques et idéologiques à retardement et de disposer de cinquièmes colonnes durables, car plus le temps passe et plus il sera difficile de reprendre le contrôle des institutions de représentations de l’islam et de récupérer les esprits et cœurs perdus pour nos valeurs.

Nous avons eu tort de reproduire chez nous les agendas des pays islamistes qui sont nos alliés diplomatiques et économiques mais nos ennemis civilisationnels. La folie de nos élites irresponsables a été, comme l’a répété Henri Kissinger, non seulement de faire venir des masses d’immigrés musulmans en quantité disproportionnée, alors que les chrétiens latino-américains chrétiens ou les asiatiques bouddhistes ou hindouistes ont bien plus de difficulté à obtenir des visas que les Algériens, les Marocains, les Turcs ou les Sahéliens, mais surtout de donner en pâture et sur un plateau d’argent nos compatriotes musulmans (que nous aurions dû et pu mieux assimiler avec une politique moins naïve et plus exigeante) aux fanatiques islamistes du Milli Görüs turc, des Frères musulmans ou des Salafistes du Golfe ou autres tendances indo-pakistanaises subversives. Il aurait fallu que nos alliés ne puissent pas s’immiscer dans nos affaires communautaires pour ne jamais voir se profiler chez nous l’islam radical contraire à nos valeurs. Il n’est pas normal de les laisser diffuser chez nous des idéologies opposées à nos valeurs civilisationnelles. Nos dirigeants devront être comptables de ces choix un jour.