«La démocratie doit se défendre contre ses ennemis» - Par Erwan Le Noan

« La présence de l’assassin d’Arras sur le territoire national est une claque au souverain démocratique: les lois adoptées au nom du peuple n’ont pu être appliquées »


Ce 13 octobre, un enseignant est mort, assassiné par un terroriste islamiste. Cet attentat a atteint à son cœur l’insouciance de la jeunesse, profané un lieu de transmission du savoir, transpercé de sa violence brutale une institution de la République. L’émotion passée, la colère prendra sa place. Elle viendra nourrir une vague qui, d’assassinats d’innocents en provocations répétées, et à mesure qu’elle gonfle, étouffera la modération et finira par emporter la démocratie si ses défenseurs n’y prennent pas garde.

D’après la presse, le terroriste, issu d’une famille surveillée par la police, aurait dû être expulsé depuis près de dix ans. Il est resté, protégé par des associations (en partie financées par des subventions), mobilisant toutes les voies possibles, jouant des contradictions des politiques publiques. Comme si l’Etat organisait son propre empêchement.

L’épisode ne se contentera pas d’alimenter parmi les électeurs le sentiment que le pouvoir exécutif a failli à remplir sa mission fondamentale (l’exécution des lois) ; la présence de cet homme sur le territoire national est une claque au souverain démocratique : les lois adoptées au nom du peuple n’ont pu être appliquées.

La colère gronde. Elle effacera toute place à la réaction mesurée. Déjà, les partis politiques se livrent à une course pour assurer les électeurs de leur plus rigoureuse fermeté (à l’exception de La France insoumise qui, si prompte à qualifier Emmanuel Macron de dictateur, est toujours hésitante sur la qualification à appliquer au terrorisme islamiste).

Autoritarisme. Qu’on s’en félicite ou le déplore, la politique migratoire va se refermer. L’électorat va se durcir encore sur les questions qu’il agglomère, à tort ou raison, dans un ensemble de problématiques liées : la laïcité, l’islam, l’immigration, la lutte contre le terrorisme. La dénonciation de l’insécurité croîtra certainement, comme le soutien aux solutions répressives. Le terreau est fertile : selon la dernière enquête du Cevipof sur les « fractures françaises », tout juste parue, 51 % des Français sont favorables au rétablissement de la peine de mort (44 % en 2019). Il est loin le temps où certains défendaient « l’identité heureuse ».

La colère nourrira ensuite l’exaspération, contribuant à jeter les électeurs dans les bras des extrêmes qui promettent l’autoritarisme. Dans la même enquête, 82 % des personnes estiment que la France « a besoin d’un vrai chef (…) pour remettre de l’ordre ». Face à ces tendances, l’enjeu pour les défenseurs de la démocratie libérale est de proposer une offre de gouvernement crédible. Trop souvent, pourtant, ils se font hésitants, comme si un discours de fermeté était une trahison de leurs valeurs.

Rien n’indique pourtant que le régime démocratique doive par essence être faible face à ceux qui cherchent à le détruire. Dans son Introduction à la philosophie politique, Raymond Aron constatait que « la démocratie est le seul régime qui se croie tenu, par ses principes, de ne pas se défendre contre ses ennemis ». Insistant, il relevait déjà que « la définition actuelle d’un régime démocratique, au sens occidental, est évidemment d’avoir une “Cinquième colonne” ». Pourtant, concluait-il, « un régime qui veut se défendre ou qui ne veut pas être détruit doit fixer certaines limites à l’exercice des libertés démocratiques, aux dépens de ceux qui sont contre ces libertés. » Il faut armer la démocratie contre ces ennemis.