On ne peut pas être tolérant avec les intolérants - Par Laetitia Strauch-Bonart


Réagissant lundi dernier à l’assassinat par un terroriste islamiste de Dominique Bernard, professeur de français au lycée Gambetta-Carnot d’Arras, Brigitte Macron, épouse du président de la République et elle-même ancienne professeure de lettres, a commenté : “Il va y avoir de plus en plus de formations à la tolérance, à la bienveillance. Comment faire avec nos enfants, dans ce monde qui est là, pour les rassurer”. On peut supputer que Mme Macron exprimait par là son espoir que la tolérance viendrait à bout de la violence : si les enfants apprenaient mieux la bienveillance, aucun ne deviendrait terroriste. Le propos, qui frappe par sa naïveté, s’avère fort malvenu à l’heure où l’école est le théâtre de revendications communautaires de la part de certains musulmans.

Laetitia Strauch-Bonart est Rédactrice en chef du service Idées et débats de L'Express et auteure de "De la France" (Perrin / Presses de la Cité)

On le sait, des cours comme la situation au Proche-Orient ou la colonisation, des matières comme l’égalité entre hommes et femmes, des représentations comme la nudité dans la peinture, des positions comme la défense de la liberté d’expression, se trouvent aujourd’hui mal accueillis par certains élèves, à tel point que des enseignants préfèrent s’auto-censurer. Récemment, l’interdiction de l’abaya à l’école a montré que la loi de 2004 n’avait pas clos le débat sur le port de signes ou tenues ostensiblement religieuses. Ces positions intransigeantes peuvent être le signe d’une pratique de l’islam conservatrice et non de visées islamistes, mais la frontière se révèle floue, et le signal envoyé par ces musulmans, pour la France laïque, le même dans un cas comme dans l’autre : le refus, face à la République, de faire des concessions.

Estimer qu’un “cours de tolérance” pourrait venir à bout des tensions qui en résultent, soit en convainquant une minorité têtue qu’elle doit tolérer et partant s’adapter à une culture majoritaire, soit en exigeant davantage de bienveillance d’une majorité déjà généreuse, c’est se condamner à l’échec. Ce qui permet de le comprendre, c’est la “règle de la minorité”. Selon les termes de l’ancien trader et statisticien Nassim Nicholas Taleb, auteur du Cygne noir, qui y consacre un long développement dans Jouer sa peau, “il suffit qu'une minorité intransigeante [...] atteigne un niveau infime pour que l'ensemble d’une population doive se soumettre à ses préférences”.

Pour étayer son propos, Taleb prend l’exemple des boissons casher : lors d’un barbecue avec des amis aux Etats-Unis, il s’était rendu compte qu’un juif venait de boire la même limonade que lui sans vérifier l’étiquette ou demander si la boisson était casher. Surpris, Taleb a alors observé que tous les breuvages proposés lors de ce pince-fesses étaient casher. Mieux, ajoute-t-il, une très grande proportion des boissons vendues au supermarché, aux Etats-Unis, sont casher. En d’autres termes, il est très fréquent que des Américains consomment des boissons casher sans le savoir. Pourquoi? Parce que quelqu’un qui mange casher ne mangera jamais d'aliments non casher, mais qu’il n'est pas interdit à un consommateur de non casher de manger casher. Pour un producteur de boisson ou un organisateur de barbecue, il est donc plus pratique de ne proposer que des boissons casher. Pour le dire autrement, alors que la minorité intransigeante (les consommateurs de casher) ne fait pas de compromis, la majorité flexible (les consommateurs de non casher) est prête à en faire. C’est pourquoi, in fine, le choix de la minorité l’emporte.

Taleb analyse plusieurs phénomènes à cette aune. Par exemple, explique-t-il, “la propagation originelle du christianisme dans l'Empire romain fut largement due à l'intolérance aveuglante des chrétiens, à leur prosélytisme inconditionnel, agressif et récalcitrant. Les païens romains ont d'abord été tolérants à l'égard des chrétiens car la tradition était de partager les dieux avec les autres membres de l'empire. Mais ils se demandaient pourquoi ces Nazaréens ne voulaient pas donner et prendre des dieux, et offrir ce Jésus au panthéon romain en échange d'autres dieux (...)”.

Ce mécanisme, sorte de “tyrannie de la minorité”, permet de mieux analyser les revendications communautaires à l’œuvre à l’école. Si certaines sont acceptées, tolérées ou discutées, c’est qu’elles sont le fait d’une minorité inflexible face à une majorité prête au compromis. C’est pourquoi en appeler à la tolérance de la majorité revient in fine à cautionner, même si cela n’était pas l’intention première, qu’aucun cours n’aborde les sujets qui fâchent, que le voile se répande et même, un jour, que le halal devienne la norme.

Ce n’est évidemment pas ce qui se passe dans nos écoles en raison de la conception historique de la laïcité. Celle-ci, initialement, ne visait pas seulement la neutralité religieuse mais représentait une attaque foncièrement anticléricale. Le but n’était pas tant de permettre aux croyants et non-croyants de vivre paisiblement ensemble mais d’extirper la religion catholique de l’Etat en général et de l’instruction en particulier.

Il reste encore des bribes, dans notre pays, de cette conception, mais elle se trouve précisément battue en brèche par la propension occidentale à respecter les choix de chacun comme autant de libertés individuelles. Dans la pratique, cette dynamique n’existe que dans les quartiers où les musulmans conservateurs sont suffisamment nombreux pour s’opposer au modèle culturel majoritaire. Elle n’en a pas moins de lourds effets puisqu’elle terrorise certains enseignants et élèves, qu’elle entame chaque jour davantage la confiance dans notre modèle et qu’elle provoque, en réaction, l’essor de partis xénophobes. C’est pourquoi une société comme la nôtre, qui a choisi, à raison, d'être tolérante, n’a pas d’autre choix que d’être intolérante à l'égard de l'intolérance. En pratique, cela signifie retrouver une conception offensive de la laïcité qui se traduise par des actes et non de vaines paroles. Il faut, en quelque sorte, comme une “formation à l’intolérance”.