Peu de voix s'élèvent face aux discours de haine : les intellectuels occidentaux sont-ils pétrifiés ? - Par Bertrand Vergely et Eric Deschavanne

Ce biais intellectuel occidental qui nous pétrifie face aux discours de haine des valeurs de la démocratie libérale.


Atlantico : Face aux discours de haine des valeurs de la démocratie libérale, peu de voix s'élèvent. Comme si ce que nous vivions n'était qu'un épisode de plus qui va passer. Comment expliquez-vous ce silence? Les intellectuels occidentaux sont-ils pétrifiés?

Eric Deschavanne :
L’intellectuel est presque par définition intellectuel critique, de sorte que la défense de la démocratie libérale n’est pas son fort. Le conservatisme est la posture la plus délicate pour un intellectuel. Or, la défense de la démocratie libérale est par définition une posture conservatrice. L’intellectuel prend en charge la critique de la société par elle-même, ce que d’ailleurs seule la démocratie libérale rend possible. La radicalité de la critique conduit assez naturellement les intellectuels à pousser cette autocritique jusqu’à la haine de soi, ce dont le wokisme universitaire offre aujourd’hui une illustration caricaturale : la traque des « microagressions » en interne s’accompagne volontiers de la légitimation de la décapitation des nourrissons, pourvu que celle-ci puisse être imputée à un opprimé qui résiste vaillamment à l’impérialisme occidental (en l’occurrence, le colonialisme israélien soutenu par l’Occident).

Le phénomène n’est pas nouveau : les intellectuels de gauche s’interdisaient naguère de critiquer l’union soviétique, patrie du socialisme réel, pour ne pas désespérer Billancourt. Ils relativisent aujourd’hui les crimes du Hamas pour ne pas désespérer de la cause palestinienne, la cause islamogauchiste par excellence, celle qui conduit l’intellectuel occidental critique du colonialisme à sympathiser avec les islamistes. Il faut cependant noter qu’à droite, l’anticommunisme hier, le combat contre l’islamisme aujourd’hui, n’impliquent pas nécessairement pour autant une adhésion aux valeurs de la démocratie libérale. Il faut à cet égard se méfier du thème du déclin de l’Occident, accompagné généralement par le diagnostic d’une faiblesse congénitale de la démocratie libérale qui nourrit la fascination pour les autocrates du genre Poutine.

Les sociétés libérales détectent difficilement leurs ennemis. Le penchant à l’autocritique s’accompagne d’une confiance aveugle à l’égard des autres : La société libérale tend à considérer la paille qu’elle a dans l’œil comme une poutre, et comme une paille la poutre dans l’œil de son ennemi, qu’elle répugne pour cette raison à reconnaître pour tel. L’amour de la liberté, la préférence pour la paix, pour la rationalité des choix sont présumés universels, les choses les mieux partagées du monde. Même Israël, malgré la précarité de sa situation, a nourri des illusions sur le Hamas ! La survivance de l’impérialisme russe, qui ne s’est pourtant jamais démentie depuis la chute du mur, semble avoir échappé à nombre de nos experts en géopolitique, parmi lesquels les « réalistes » auto-proclamés. Les élites libérales, politiques et intellectuels confondus, comme les opinions publiques, ont totalement sous-estimé depuis un demi-siècle la réalité et la portée de l’islamisme. Du Londonistan des années 90 à l’assassinat de Samuel Paty et de Dominique Bernard par des fanatiques étrangers qui n’avaient rien à faire en France, l’Europe libérale a protégé et continue de protéger les partisans du Jihad mondial sur son propre territoire.

Dénoncer la démocratie libérale, ou s’abstenir de la défendre fermement, revient pour un intellectuel à scier la branche sur laquelle il est assis. Les intellectuels lucides ont toujours été rares. Ils sont pourtant aujourd’hui plus que jamais nécessaires et précieux. Nous avons besoins d’intellectuels qui, tels Gilles Kepel, Hugo Micheron, Bernard Rougier ou Florence Bergeaud-Blackler, nous permettent de mieux connaître l’ennemi qui a pour projet la destruction de la civilisation occidentale. Nous avons également besoin d’une critique des dysfonctionnements de « l’État de droit » qui ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas être contre l’État de droit que de vouloir un État suffisamment fort pour faire appliquer ses propres lois, et des lois qui protègent non les fanatiques ou les délinquants, mais exclusivement les droits de l’homme stricto sensu.

Bertrand Vergely : Depuis des décennies, le seul discours autorisé dans les milieux intellectuels, culturels et artistiques est le discours de gauche. En apparence marxiste et révolutionnaire, ce discours n’est plus marxiste ni révolutionnaire mais émotionnel et réactif.

La gauche par le passé travaillait théoriquement. Elle lisait Marx en s’efforçant de se structurer grâce à lui. Aujourd’hui, qui lit Marx ? Non seulement plus personne, mais la gauche qui devrait le lire ne le lit plus. Foucault avec sa critique aiguisée presque tatillonne des pouvoirs et des micro-pouvoirs ayant remplacé Marx et son projet communiste, ses références intellectuelles ont changé,

La gauche a toujours non seulement critiqué mais violemment critiqué le capitalisme et notamment le libéralisme. À ce titre, elle a toujours ostracisé tous ceux qui n’étaient pas de gauche en voyant en eux des adversaires à combattre. Seulement, par le passé, lorsque le parti communiste était encore fort, sa critique avait une portée politique. Il s’agissait alors d’opposer un projet de société et de monde, le projet communiste, à un autre, le projet capitaliste. Aujourd’hui, le parti communiste s’étant effondré, la gauche politique s’est effondrée avec lui en laissant la place à la gauche morale et plus exactement moralisatrice. Quand Philippe Poutou ou Olivier Besancenot affichent leur détermination anticapitaliste, ils apparaissent comme marginaux au sein de la gauche, l’heure étant à l’éco-féminisme et à la lutte wokiste contre les discriminations et non plus au renversement du grand Capital. Jean-Luc Mélenchon de son côté a beau afficher un anticapitalisme virulent, une chose est d’être insoumis, c’est-à-dire révolté, une autre de faire la révolution.

Ainsi, une chose est d’être de gauche parce qu’il s’agit du sens politique de l’histoire, une autre de l’être parce que c’est bien. Dans un cas, la discussion politique argumentée est possible. Dans un autre, elle ne l’est plus. Dans un cas, on a affaire à des adversaires avec qui on peut ne pas être d’accord mais discuter, dans un autre, on a affaire à des ennemis avec qui il est hors de question de discuter. Lorsque la morale remplace la politique, la fureur tenant lieu de lutte, l’invective tient lieu de pensée.

C'est de la peur ? de la lâcheté? de l'incompréhension? ou c'est autre chose ?

Bertrand Vergely :
On entend des discours de haine à l’égard de la démocratie libérale sans que les intellectuels osent broncher. Ce n’est pas étonnant. Ils ont peur. Ils savent que s’ils osent critiquer ces discours, ils vont se faire haïr en apparaissant comme des traîtres aux yeux de leurs amis politiques.

La gauche a toujours intimidé le monde en installant comme horizon incontournable de la pensée qu’être de gauche incarnait le bien alors que ne pas l’être incarnait le mal. Pour que cet horizon demeure incontournable, elle a par la même installé un système huilé agissant avec une efficacité redoutable.

À sa base, de façon ouverte, on trouve les politiques et les leaders d’opinion de gauche avec leur art de préparer les esprits en clivant la société par des déclarations provocatrices fracassantes. Derrière, de façon cachée, on trouve les réseaux ultra-présents dans tous les compartiments de la communication et de la culture afin de veiller à ce que tout le monde pense comme il faut.

Ainsi, quand des déclarations provocatrices ont lieu, il est vivement conseillé de les applaudir. Une critique pointe-t-elle son nez ? Elle est immédiatement remise en place en faisant l’objet d’une réaction indignée. Le résultat conforte toujours les gardiens du temple du bien.