Apprivoiser l'échec - Par Henri Bentégeat
La Revue Inflexions consacre son numéro 45 à l’Échec. Le Général Bentégeat passe en revue les ressorts des défaites, des ratés, des insuccès dans l’exercice du commandement militaire car "il faut veiller chaque jour à ce que jamais juin 1940 ne puisse se reproduire."
« La valeur du commandement est l’aboutissement d’un effort de longue haleine »
Charles de Gaulle (Vers l’armée de métier, 1934)
« Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre.
Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre »
Marc Bloch (L’Étrange Défaite, 1940)
Inflexions : Mon général, pourquoi, avec vos brillants états de service, avez-vous accepté de parler de l’échec ?
Henri Bentégeat : Parce qu’on ne peut pas prendre les fonctions de chef d’état-major des armées (cema)1, qui ont été les miennes, sans avoir la main qui tremble, sauf à être un génie ou un imposteur. Je pense que la plupart de mes prédécesseurs et de mes successeurs ont eu le même sentiment : « Vais-je être à la hauteur ? » À ce niveau de responsabilités, la peur de l’échec, c’est ce que j’appelle le « complexe Gamelin »2 ; il faut veiller chaque jour à ce que jamais juin 1940 ne puisse se reproduire. Ça oblige à faire en sorte que lorsque l’on engage des forces en opérations, les conditions du succès soient réunies, et que l’on ne sacrifie jamais la préparation de l’avenir, que l’on ne sacrifie jamais l’organisation générale de nos armées au regard des menaces et de l’évolution prévisible de celles-ci. Lorsque j’étais à l’École de guerre, j’avais des discussions interminables avec deux complices, dont le général Georgelin, qui sera mon successeur comme cema. Nous avions eu la chance de lire furtivement une biographie de Gamelin saisie à peine parue à la demande de la famille. Nous avions pu nous faire une idée du personnage et des raisons pour lesquelles il avait entraîné la France dans la catastrophe, même s’il n’en était pas l’unique responsable. Donc, à mon sens, dans le cadre des responsabilités que j’ai eu la chance d’exercer, l’échec est une notion importante à travailler.
Henri Bentégeat est un militaire français. Général d'armée, il est chef de l'état-major particulier du président de la République du 30 avril 1999 au 2 octobre 2002 et chef d'état-major des armées du 30 octobre 2002 au 3 octobre 2006.
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