Défense : l’Europe plus seule et plus menacée - Par Elie Tenenbaum
Directeur du Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (Ifri), Élie Tenenbaum décrypte les enjeux de sécurité et de défense de l’Europe. Le retour de la guerre sur son sol conjugué au recentrage des États-Unis vers l’Indopacifique impose un renforcement de l’autonomie stratégie européenne.
Le nouvel ordre mondial se met en place au détriment de l’Europe. Se trouve-t-elle à la croisée des chemins entre le déclin et un sursaut encore possible ?
Élie Tenenbaum : - Je n’emploierais pas forcément ces termes de déclin ou de sursaut. Depuis très longtemps, on observe une réduction relative de la part de l’Europe dans l’économie, la technologie et évidemment la démographie. Cette évolution est liée à un rééquilibrage de la répartition de la richesse et du progrès technologique, avec un effet de rattrapage significatif au cours de la phase de mondialisation survenue après la fin de la Guerre froide.
Sur le plan géopolitique, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la sécurité de l’Europe dépendait fondamentalement d’acteurs extérieurs à la zone. Aujourd’hui, les deux grandes puissances, les États-Unis et la Russie, sont en évolution avec d’un côté, des États-Unis qui regardent de plus en plus vers la zone Indopacifique et de l’autre, une Russie qui représente une menace face à laquelle l’Europe doit répliquer, en étant plus seule qu’auparavant.
Elle peut y répondre en construisant une forme « d’autonomie stratégique », comme l’évoque le président Macron, à condition que cela conduise à pérenniser le lien transatlantique en le rééquilibrant, et non en le fragilisant. Toutefois, le diagnostic posé n’est pas le même de la part de tous les pays européens. L’Europe n’est pas un acteur militaire autonome sur la scène internationale, les États ont encore des visions parfois divergentes, parfois convergentes. Aujourd’hui, l’Europe est encore davantage un objet qu’un sujet de relations internationales.
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Dans son discours à la Sorbonne, Emmanuel Macron a déclaré que l’Europe était dans « une situation d’encerclement ». Comment faut-il comprendre cette formule ?
Élie Tenenbaum : - Le regard de l’Europe, sur ce qu’elle appelle son voisinage, a évolué. Pendant les années 1990 et a fortiori les années 2000, après la fin de la guerre des Balkans, ce regard était très optimiste et avait surtout pour ambition de promouvoir les partenariats économiques et le développement. « L’arc de crises », tel qu’identifié dans divers travaux comme le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2008, ne se situait pas aux lisières de l’Europe mais bien au-delà : il courait alors du Golfe de Guinée à la Corne de l’Afrique puis au Golfe arabo-persique et à l’Afghanistan.
Dans son discours à la Sorbonne, Emmanuel Macron a déclaré que l’Europe était dans « une situation d’encerclement ». Comment faut-il comprendre cette formule ?
Élie Tenenbaum : - Le regard de l’Europe, sur ce qu’elle appelle son voisinage, a évolué. Pendant les années 1990 et a fortiori les années 2000, après la fin de la guerre des Balkans, ce regard était très optimiste et avait surtout pour ambition de promouvoir les partenariats économiques et le développement. « L’arc de crises », tel qu’identifié dans divers travaux comme le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2008, ne se situait pas aux lisières de l’Europe mais bien au-delà : il courait alors du Golfe de Guinée à la Corne de l’Afrique puis au Golfe arabo-persique et à l’Afghanistan.
Aujourd’hui, la dégradation en termes de sécurité internationale se traduit par un rapprochement des périls. Depuis au moins 2014, la Russie est devenue un acteur essentiellement négatif et menaçant vis-à-vis de l’espace européen et de son voisinage immédiat, la Turquie n’a pas forcément brillé par sa volonté de coopérer et les relations sont loin d’être au beau fixe avec les Européens, le Proche-Orient est à feu et à sang avec le conflit actuel entre Gaza et Israël.
Et le voisinage sud de l’Afrique du Nord est pour l’instant relativement stabilisé mais il enferme pas mal de défis – aussi bien du fait des influences russes et turques que de l’instabilité à ses portes engendrée par la situation au Sahel qui continue d’empirer. Pour boucler le cercle géographique, il y a minima des interrogations sur la trajectoire prochaine des États-Unis, dont les affaires politiques intérieures ont démontré la capacité à paralyser son action extérieure.
L’issue des élections de novembre 2024 fait planer une grande inquiétude sur l’Europe. Donc je pense qu’il faut comprendre cette notion d’encerclement employée par le Président comme un constat d’un pourtour géographique de l’Europe, aujourd’hui instable, avec des menaces qui se sont considérablement rapprochées.
