J'ai lu et aimé : Sommes-nous prêts pour la guerre ? - De Jean-Dominique Merchet

Pour Jean-Dominique Merchet, la France s’illusionne sur sa puissance et s’aveugle sur la nouvelle réalité géopolitique. Il est urgent d’être lucide sur nos capacités militaires réelles et de briser des tabous. Auteur de Sommes-nous prêts pour la guerre? (Robert Laffont, 2024), il entend lancer le débat sur de nombreux aspects de notre politique de défense et sur l'état d'impréparation de l'armée française face aux nouvelles menaces.

Jean-Dominique Merchet s’occupe des questions militaires et stratégiques depuis un quart de siècle. Une passion dans laquelle il est tombé tout petit... Né en 1959, franc-comtois et versaillais, ancien de Libération, il est également auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN 49). Pacha du Blog Secret Défense depuis 2007, il est le correspondant défense et diplomatie de l’Opinion.

Si la France devait faire la guerre demain, aurait-elle les moyens de la gagner ?

Ukraine, Gaza...

Stupéfaits, nous assistons au retour de la guerre de haute intensité et nous nous interrogeons : et si cela nous arrivait, à nous aussi ?
Nous, qui n'avons plus connu de guerre sur notre territoire depuis 1945, à l'abri de notre dissuasion nucléaire, de nos alliances, de notre armée professionnelle. Nous, dont l'armée n'a pas gagné une guerre depuis 1918. Nous, qui avons fait le choix de supprimer le service militaire.

Serions-nous prêts à affronter une nouvelle guerre ?

Pas de politique-fiction, mais l'examen du présent et la fin de nos illusions.




Éditeur ‏ : ‎ Robert Laffont (18 janvier 2024)
Langue ‏ : ‎ Français
Broché ‏ : ‎ 224 pages
ISBN-10 ‏ : ‎ 2221273516
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2221273517
Poids de l'article ‏ : ‎ 275 g
Dimensions ‏ : ‎ 13.6 x 2.1 x 21.7 cm


Comment évaluer la posture stratégique française?

Par Cyrille Bret

Dans un essai[1] nourri par sa connaissance ancienne et détaillée des forces armées françaises, Jean-Dominique Merchet nous confronte, en dix chapitres, à une question redoutable : la France est-elle prête pour affronter un ennemi dans un conflit de haute intensité ? Rédigé fin 2023 au moment où la guerre à grande échelle avait malheureusement confirmé son retour dans l’espace stratégique européen, ce livre analyse sans complaisance la doctrine, la posture stratégique, la structure capacitaire, les structures de commandement et le moral des armées françaises actuelles.

Il réalise cet examen principalement à la lumière de trois étalons, d’une part, la dernière Revue nationale stratégique de 2022, d’autre part, la Loi de Programmation Militaire (LPM) adopté pour la période 2024-2030 et enfin une évaluation des risques sécuritaires et militaires pesant sur la France en général et son territoire métropolitain en particulier.

La France et l’Ukraine, mêmes dangers ?

D’évidence, la France n’est pas exposée à une menace militaire du type de celle qui s’est abattue sur l’Ukraine en 2022 : non seulement elle dispose de la dissuasion nucléaire mais en outre, elle fait partie de la plus puissance alliance militaire au monde, l’OTAN, deux assurances vies solides contre une agression. Pour Merchet, la dissuasion nucléaire française est devenue une véritable colonne vertébrale pour la défense nationale : elle absorbe près de 15% des crédits de défense, élève le niveau technologique de toutes les armées et de beaucoup d’entreprises de la BITD, garantit une forme d’autonomie stratégique et surtout, comme le montre l’exemple ukrainien, la préserve contre une attaque d’une grande puissance.

En effet, aux termes du Memorandum de Budapest, en 1994, l’Ukraine avait accepté de se départir de son arsenal nucléaire, s’exposant trente ans plus tard à l’invasion de la Russie. Toutes choses égales par ailleurs, l’arme nucléaire l’aurait protégée, comme elle protège aujourd’hui le régime de Pyongyang.

Toutefois, la différence entre France et Ukraine se heurte plusieurs limites : la guerre en Ukraine a montré que la masse d’équipement et d’hommes compte dans les guerres actuelles. Or, selon son contrat opérationnel, la Force Opérationnelle Terrestre (la somme des unités combattantes de l’Armée de terre) ne réunit que 77 000 hommes (contre plus de 200 000 en Ukraine) et n’est donc capable, selon les normes actuelles, de tenir qu’un front de 80 km (pour 1000 km de front en Ukraine). La qualité ne suffit pas, or la France est encore défendue par une armée « bonsaï » excellente techniquement mais quantitativement insuffisante entre dehors d’opérations extérieures (OPEX) contre des ennemis plus faibles et dans des zones circonscrites. Même après le début de la guerre en Ukraine, les forces armées françaises en restent au modèle de force expéditionnaire qui s’est généralisé en Occident entre la fin de l’URSS, en 1991, et l’invasion de l’Ukraine. Autrement dit, l’armée française est prête à opérer contre un ennemi technologiquement beaucoup plus faible, contre un adversaire qui ne dispose pas de forces aériennes et contre un opposant n’ayant pas de structures étatiques fortes.

L’autre limite est, selon Merchet, que la dissuasion nucléaire à la française isole la France en Europe : si le pays a rejoint en 2009 le commandement intégré de l’OTAN, il n’a pas, en revanche, fait son entrée dans la structure de planification nucléaire de l’OTAN qui constitue le véritable parapluie nucléaire de l’organisation. En d’autres termes, la dissuasion nucléaire française protège bel et bien le territoire national d’une attaque massive et permet aux forces conventionnelles de rester peu nombreuses (200 avions de combat, 200 chars lourds et une vingtaine de navires de premier rang). Mais elle ne lui permet évidemment pas de mener une guerre de haute intensité.

L’économie de guerre, un slogan loin de la réalité

De nuancé, le tableau se fait sombre quand il s’agit d’évaluer les capacités des forces armées françaises. Si l’avion Rafale, le canon mobile CAESAR et le porte-avions sont des équipements de premier ordre pour garantir la France contre des attaques, la base industrielle et technologique de défense (BITD) française est aujourd’hui dans un état inadapté au niveau des menaces : elle ne dispose plus de capacités industrielles pour la production de chars lourds, pour les fusils d’assaut ou encore pour les munitions.

En cas de conflit, elle serait dépendante des industries allemandes ou coréennes qui ne l’alimenterait pas en priorité… De même, la production de drones (tactiques ou d’endurance étendue) a constitué un véritable fiasco national et européen. Alors que les combats au Karabakh, en Ukraine et à Gaza soulignent l’importance de toutes ces capacités, la France de 2024, malgré les déclarations présidentielles de 2022 sur « l’économie de guerre » ne dispose pas des équipements nécessaires pour se défendre dans un conflit terrestre d’attrition.

Une France résiliente

La France dispose toutefois d’atouts que Merchet considère comme confirmés. Les forces françaises ont réussi leur professionnalisation et l’ont éprouvée au feu au fil des OPEX (plus de 700 soldats décédés en OPEX depuis la fin de la guerre d’Algérie). Hormis chez certains nostalgiques, le service militaire universel n’apparaît plus comme un outil indispensable à la sécurité nationale : le prochain défi sera d’instaurer de fortes coopérations entre les troupes actives et les troupes de réserves, à l’instar de ce que la Finlande, la Suisse et la Suède ont réalisé. En outre, la résistance aux cyberattaques a été régulièrement développée au sein d’une stratégie associant l’Etat (ANSSI) et entreprises. Enfin et surtout, l’esprit de défense est désormais peu contesté : les antimilitaristes sont bien moins nombreux que dans les années 1970 et le soutien aux armées est massif dans la population sondage après sondage.

Implacable sur les conservatismes et les biais cognitifs des états-majors français, l’essai de Merchet se fait moins incisif et moins original quand il s’agit d’évaluer les menaces actuelles et futures pesant sur la France, ses citoyens et ses intérêts. En effet, l’approche est très « terrienne » au sens où la sécurité nationale est envisagée avant tout comme l’inviolabilité du territoire national. Les menaces sur les espaces marins, cyber ou informationnels sont considérées comme de second plan. Ainsi, pour Merchet, les prochaines menaces viendront du Maghreb, du Sahel et de Russie. Du Maghreb au sens large car la Libye est à 1200 km de Toulon : au vu des capacités des drones et missiles mis en œuvre en Mer Rouge, la France a sur son flanc sud une véritable vulnérabilité que sa défense anti-aérienne ne comble pas. Du Sahel car le rejet de la France peut tout à fait, selon Merchet, déboucher sur un retour du terrorisme international contre la France à partir de cette zone. De la Russie, pour des raisons rendues évidentes depuis 2022.

C’est ce qui conduit Merchet à conclure, dans une conclusion bien succincte, à un acte de foi assumé : la France est prête pour la guerre, ou du moins elle saura l’être quand les dangers menaceront le territoire national.

Récusant la complaisance de l’esprit « fanamili », tordant le cou à des approximations chauvines sur les vertus militaires et critiquant sans réserve les certitudes des états-majors et des groupes de défense issus de la Guerre Froide, cet essai a le mérite de jeter une lumière crue sur la réalité de l’appareil de défense français, de ses atouts et de ses faiblesses. Mais il aurait sans doute mérité un examen plus détaillé des nouvelles menaces et des capacités françaises à y répondre.

[1] Jean-Dominique Merchet, Sommes-nous prêts pour la guerre ? Robert Laffont, 2024, 215 pages.


«Il n’y a pas de défense en Europe sans Otan»

Par Jean Chichizola

ENTRETIEN - Pour le journaliste, l’invasion de l’Ukraine par une Russie révisionniste et agressive a créé une situation bien pire qu’un retour à la guerre froide.

LE FIGARO. - La France est-elle prête pour la guerre en Ukraine ou ailleurs?

Jean-Dominique MERCHET. -
 Non, la France n’est pas prête à faire la même guerre que celle qui se déroule depuis deux ans en Ukraine. Nous n’en avons d’ailleurs pas besoin. Notre pays n’est pas dans la situation de l’Ukraine. Nous n’avons pas un voisin qui veut changer notre régime et nous arracher une partie de nos terres, nous avons un armement nucléaire qui sanctuarise notre territoire national et nous sommes membre fondateur de l’Alliance atlantique. Tout cela nous protège. Serions-nous prêts plus généralement à faire la guerre? C’est la question qui traverse tout mon livre. Et ma réponse est non. Nous ne sommes pas prêts. Non pas en raison de notre nullité, de notre irresponsabilité, parce que nous serions mal préparés ou mal gouvernés. Mais parce qu’on ne peut jamais prévoir quel combat on va devoir livrer. On est toujours surpris par l’événement stratégique. Nous avons été surpris par l’invasion de l’Ukraine en 2022, par l’attaque du 7 octobre 2023. Nous sortons d’un moment de l’histoire qui, pour caricaturer, s’est ouvert à la chute du mur de Berlin. Et qui s’est achevé avec l’agression russe contre l’Ukraine. Nous rentrons dans une nouvelle période dont nous ne connaissons pas les tenants et les aboutissants. On ne peut pas être prêt à faire face à ce que l’on ignore. Il nous faut donc beaucoup de souplesse intellectuelle, une capacité à remettre en cause nos certitudes, à affronter nos tabous.

Cette souplesse est-elle d’actualité?

Malheureusement non. On croit souvent qu’on définit la menace et qu’on adapte ensuite le système de défense. Dans la réalité, l’armée de terre veut plus de régiments, la marine veut plus de bateaux, l’armée de l’air veut plus d’avions, les industriels veulent plus de commandes et les politiques veulent plus de rayonnement de leur politique. C’est à partir du poids des corporatismes que les choses se déterminent et non à partir d’une évaluation rationnelle. Depuis 1945, il n’y a eu que deux réformes d’envergure. Celle du général de Gaulle, à la fin de la guerre d’Algérie, avec le choix de la dissuasion nucléaire. Et celle de Jacques Chirac en 1996, à la fin de la guerre froide, avec le choix d’une armée professionnelle expéditionnaire qui fut efficace pendant trente ans. Nous sommes sortis de cette période et la réforme tarde. On maintient ce que j’ai appelé un modèle d’armée «bonzaï»: l’armée américaine en tout petit. Nous jouons donc sur tous les terrains mais nous ne pouvons pas jouer beaucoup et longtemps. Il faut nous interroger. Et ce n’est pas une question d’argent, le budget des armées ayant doublé sous la présidence Macron. La vraie question est: quel effet voulons-nous produire avec notre outil militaire?


« Il y a en France une sclérose de la pensée militaire et stratégique »

Par Luc de Barochez

ENTRETIEN - « Si, par malheur, la France se retrouvait demain impliquée dans une guerre majeure, non, nous ne serions pas prêts. C'est l'évidence même », écrit Jean-Dominique Merchet.

« L'économie de guerre » décrétée par Emmanuel Macron en 2022 n'a pas eu de traduction concrète. La taille de l'armée a fondu depuis trente ans comme la neige sous le réchauffement climatique. Notre modèle d'armée, tourné vers les interventions en Afrique ou au Proche-Orient, n'est plus adapté à une guerre de haute intensité sur le sol européen. Les leçons de la guerre d'Ukraine n'ont toujours pas été tirées alors même que les États-Unis menacent de se désengager du théâtre européen. Où sont les réformes qui seraient indispensables pour s'adapter ?

Le Point : Votre livre tire la sonnette d'alarme sur l'impréparation militaire de la France. Comment en est-on arrivé là alors que le budget de la défense aura quasiment doublé pendant les deux mandats de Macron ?

Jean-Dominique Merchet : Emmanuel Macron a consacré des moyens considérables à la défense, mais il n'a pas accompagné cette progression budgétaire d'une rupture stratégique, contrairement à ce que Charles de Gaulle a fait dans les années 1960 – dissuasion nucléaire et indépendance par rapport aux États-Unis – ou Jacques Chirac en 1996 – fin de la conscription et passage à l'armée professionnelle. Il n'y a engagé aucune réforme importante. Les militaires et les industriels sont contents car il y a plus de moyens, mais cela manque d'analyse stratégique.

Pourquoi la France n'a-t-elle pas modifié cette analyse alors même que la guerre d'Ukraine a montré depuis deux ans que la principale menace était à l'est ?

Cela renvoie à ce que j'appelle l'illusion de la puissance française : la France membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, dotée de l'arme nucléaire… On considère toujours qu'on doit être une puissance mondiale, présente militairement sur l'ensemble du globe, y compris dans les zones les plus éloignées, comme le Pacifique. La guerre d'Ukraine et la menace d'un désengagement américain auraient dû nous fournir l'occasion de réorienter la défense française vers l'Europe. Nous aurions même dû être les initiateurs de ce mouvement ! Mais Emmanuel Macron, tout comme la plupart des militaires et des diplomates français, n'aime pas l'Otan. Nous n'avons donc pas pris cette décision, ce qui est confortable car il aurait fallu aussi faire des choix douloureux dans l'appareil militaire, par exemple renforcer l'armée de terre au détriment d'un nouveau porte-avions, fermer des bases en Afrique ou ailleurs… On se maintient avec une petite armée « bonsaï », qui sait à peu près tout faire mais pas longtemps, et pas beaucoup.