Nicolas Baverez : «Nous vivons l’aboutissement cathartique de quatre décennies de déclin de la France»
Quinze jours après le choc politique de la dissolution, Nicolas Baverez analyse la bascule historique que nous vivons.
Nicolas Baverez est essayiste et chroniqueur au Figaro. Auteur notamment de La France qui tombe (2004) et Démocraties contre empires autoritaires (Éditions de l’Observatoire, 2023).LE FIGARO. - Nous vivons depuis dix jours des événements que personne ne pouvait prédire et qui accélèrent la recomposition politique. Comment qualifiez-vous la décision d’Emmanuel Macron ? Vivons-nous un moment de bascule ?
Nicolas BAVEREZ. - Comment s’explique-t-elle ? Elle pourrait se justifier par le blocage du système politique. La dissolution est l’une des armes pour y remédier. Elle a été utilisée en Italie lorsque Mario Draghi a perdu le soutien de la coalition qui le soutenait, en Espagne par Pedro Sanchez au lendemain du naufrage des élections régionales, au Royaume-Uni par Rishi Sunak face à son incapacité à gouverner. Mais en France, il s’agit d’une décision insensée. Le pari du président de la République est déraisonnable et perdu d’avance. Il revient à jouer à pile ou face, sans aucune préparation, le destin du pays, au-delà de la survie de sa majorité relative, à la veille des Jeux olympiques et sur fond d’une crise sans précédent depuis les années 1930. La France est rattrapée par la crise de ses finances publiques ; notre économie est à l’arrêt ; la société s’enfonce dans une quasi-guerre civile ; la guerre d’Ukraine se poursuit à l’avantage de la Russie qui constitue une menace existentielle pour l’Europe et la France. La dissolution ne pouvait se justifier que si elle débouchait sur une forme de stabilité, ce qui supposait de l’avoir anticipée. Pour construire le fameux bloc central, il fallait négocier avant et dissoudre à l’automne. La seule logique qui guide cette dissolution est le narcissisme. Il est pour le moins paradoxal de demander aux Français de faire prévaloir la raison sur les passions par un mouvement d’humeur irrationnel.
(...) vous avez écrit dans Le Figaro que «la France vivait son moment populiste avec dix ans de retard». L’élection d’Emmanuel Macron et l’hypercentre qu’il a construit, niant le clivage droite-gauche, n’ont-ils pas retardé mécaniquement une catharsis populiste qui s’est produite dans d’autres pays, comme au Royaume-Uni avec le Brexit, ou aux États-Unis, avec l’élection de Donald Trump ?
N. B. - Nous vivons l’aboutissement de quatre décennies de déclin de la France. Comme la classe politique est restée dans le déni, le choc est devenu inévitable. Choc financier avec la montée brutale des taux d'intérêt. Choc social avec l’enchaînement des mouvements insurrectionnels et des violences. Choc politique avec la voie ouverte à une arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Notre pays présentait dès les années 2010 tous les facteurs favorables au populisme d’extrême droite : modèle économique de décroissance à crédit, chômage permanent, paupérisation des classes moyennes, désarroi identitaire, sentiment d’humiliation des Français devant le déclassement de la France en Europe et dans le monde. Il a été longtemps protégé par la solidité de la Ve République et par l’appartenance à l’euro. Emmanuel Macron a fait sauter toutes les digues en délégitimant les institutions, en affaiblissant l’État, en détruisant la droite et la gauche de gouvernement et en faisant exploser la dette publique.
Peut-on comparer la dissolution du président de la République au référendum de David Cameron sur le Brexit ?
N. B. - La décision de David Cameron était bien moins dangereuse, même si tout aussi déraisonnable. Nous ne sommes plus en 2016. L’histoire a basculé. La guerre est de retour en Europe. Les empires autoritaires ont engagé une lutte à mort contre les démocraties. La mondialisation a implosé. L’argent n’est plus gratuit. Jouer l’avenir de notre pays sur un coup de dé dans ces conditions est irresponsable. Et ce d’autant qu’Emmanuel Macron n’a jamais pris la peine d’organiser un parti ou une majorité présidentielle, contrairement au général de Gaulle en 1958. D’un côté, il a formidablement accéléré la crise française sur le plan démographique, économique, social, politique, stratégique. De l’autre, il a désarmé les deux obstacles à une victoire du RN: le respect des valeurs de la République avec son relativisme et l’institutionnalisation de la transgression à la tête de l’État ; le procès en incompétence qui ne tient plus face à la perte de contrôle des finances et de l’ordre publics.
Le Rassemblement national a-t-il toujours les caractéristiques d’un parti d’extrême droite ?
N. B. - Il n’y a évidemment pas 31 % de Français d’extrême droite. Le Rassemblement national est devenu un parti central. C’est un parti attrape-tout, en tête dans la quasi-totalité des départements, des classes d’âge et des catégories socio-professionnelles. C’est un parti d’adhésion et non plus de protestation. Par ailleurs, il est le seul à être uni autour de ses dirigeants et d’un projet. En guise de « clarification », la confusion est en effet totale dans la majorité présidentielle qui ne sait pas pour qui ni pour quoi faire campagne, chez les Républicains éclatés en trois, mais aussi dans le Nouveau Front populaire que seule la mystique de son slogan fait tenir.
Pour autant, le RN n’est ni un parti centriste ni un parti de gouvernement. Comme la percée populiste ne s’est pas faite dans les années 1980, il n’a pas réalisé son « aggiornamento », à l’inverse des Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, qui, elle, est favorable aux entreprises, parfaitement intégrée dans le jeu européen, atlantiste, hostile à la Russie et solidaire de l’Ukraine. Le programme économique du RN reste gauchiste et étatiste, construit sur l’envolée des dépenses sociales et des impôts. Il exportera la crise financière française à l’euro, ce qui, joint au retrait du marché européen de l’énergie et à la mise en place de la double frontière, implique une rupture avec l’Union. Enfin, la proximité avec la Russie conduirait nos alliés à mettre la France au ban des démocraties.
De leur côté, les grandes métropoles résistent à la poussée du RN. Les poumons économiques du pays sont en contraste avec la « France périphérique ». Ce décalage, cette fracture entre les élites et une partie grandissante de la population, est-il une spécificité française ?
N. B. - La trahison des élites et le fossé creusé avec les Français sont indiscutables. La polarisation de la population et des territoires se traduit au plan électoral. Le RN est dominateur dans les zones rurales ainsi que les villes moyennes et petites, moins présent dans le cœur des métropoles. LFI est fortement implanté dans leur périphérie. Cette divergence s’observe aussi aux États-Unis ou au Royaume-Uni. En revanche, en Italie, Giorgia Meloni a réussi à s’implanter fortement dans les grandes villes. L’Italie est très décentralisée et urbanisée. Son système politique est à la fois parlementaire, ce qui permet d’intégrer les extrêmes, et imbriqué avec le monde des entreprises. Il n’y a jamais eu de dissociation entre, d’un côté, l’extrême droite, et de l’autre, le monde de l’entreprise et les grandes villes. Ainsi Mario Draghi a accompagné la transition du pouvoir à Giorgia Meloni et a mis son autorité à son service pour lui permettre de gérer l’économie, de s’intégrer dans le jeu européen et d’affirmer sa légitimité sur la scène internationale, comme on l’a vu lors du G7 et du Conseil européen.
Un clivage gauche-droite, aujourd’hui radicalisé, ne réapparaît-il pas ?
N. B. - Non, nous sommes dans un moment de confusion extrême. Emmanuel Macron a commis une erreur majeure en liquidant, avec la droite et la gauche de gouvernement, l’ancrage démocratique du pays. La démocratie résiste là où le clivage droite-gauche subsiste. Aucune expérience de troisième force centrale, au milieu des extrêmes, ne se termine bien : les extrêmes finissent toujours par l’emporter. Aujourd’hui, le RN incarne ainsi l’ordre et la stabilité. Son substrat idéologique n’est plus révolutionnaire, même s’il repose toujours sur la fusion hautement inflammable des passions nationales, identitaires et sociales. La sortie de la crise démocratique passe par la reconstitution des classes moyennes et d’un débat entre une gauche et une droite républicaines. Nous n’avons pas le droit de renoncer et de désespérer. Cela reviendra mais nous n’y sommes pas.
De nombreux commentateurs évoquent la possibilité d’un chaos économique en cas d’application du programme du RN ou du Nouveau Front populaire. Qu’en pensez-vous ?
N. B. - Le président de la République a choisi une élection éclair qui s’organise autour de la politique pure et d’une course à la démagogie du quoi qu’il en coûte. Alors que les marchés et nos partenaires européens nous ont placés sous surveillance, personne ne regarde à la dépense. Même le bloc central, qui se place sous le signe de la raison économique, multiplie les promesses, à hauteur de 1 à 1,5 % du PIB. Du côté du RN, les mesures de pouvoir d’achat et de hausse des salaires portent sur 3 à 3,5 % du PIB. Du côté du Nouveau Front populaire, on atteint des sommets avec 150 à 180 milliards de dépenses et 80 milliards d’impôts supplémentaires. Le tout s’applique à un pays dont le déficit et la dette publics s’élèvent à 5,5 et 110,6 % du PIB, les dépenses et les recettes publics à 58 et 52,5 % du PIB. En comparaison, les déficits des années 1982 à 1984 étaient de 2,5 à 2,6 % du PIB et la dette publique française représentait 26 % du PIB en 1984, ce qui n’a pas empêché le pays de se trouver au bord d’une intervention du FMI. Or on se trompe en pensant que les hommes politiques n’appliquent jamais leurs projets : ils sont pris au piège de leur démagogie comme on l’a vu en 1981 ou en 1997 avec la loi des 35 heures. La mise en œuvre de ces programmes provoquerait une crise financière majeure qui contaminera les banques et les assurances, puis l’euro car la France, contrairement à la Grèce, possède une dimension systémique. La France emprunte déjà plus cher que le Portugal. Elle ne disposera d’aucune indulgence de la part des marchés et de nos partenaires. À nous de décider si nous voulons que la France soit dirigée par une troïka composée du FMI, de la Commission européenne et de la BCE.
Si le Rassemblement national arrive au pouvoir, craignez-vous des violences, voire une forme de guerre civile, à l’issue de ces élections ?
N. B. - La France en vit déjà une en Nouvelle-Calédonie, où l’ordre est très loin d’être rétabli. La situation risque d’être très difficile et pourrait mettre en péril non seulement la paix civile mais aussi l’État de droit.
Après les élections législatives, les Jeux olympiques commencent. Emmanuel Macron a affirmé en marge du G7, au sujet des Français : « Je pense qu’ils n’ont pas envie d’avoir des JO qui se présentent mal. » Il espère que les Français tiendront compte de cette donnée au moment de voter…
N. B. - Tous les calculs du président de la République se sont révélés faux. Il espérait que le centre s’unirait, il est désuni. Il comptait sur la désunion de la gauche, elle est unie, au moins facialement. Il misait sur le ralliement des LR, ils ont implosé. Penser que les Français vont voter en fonction des Jeux olympiques, perçus comme ceux d’Emmanuel Macron et d’Anne Hidalgo, témoigne de la déconnexion complète vis-à-vis de la réalité et du déni systématique dans lequel s’est installé le président de la République. Cela ne pouvait pas bien finir, et c’est en train de s’achever en tragédie.
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Des jeux et de la dette, c’est une forme de mépris ultime envers le citoyen. Tout dépend aujourd’hui de l’esprit de responsabilité des Français. Raymond Aron rappelait très justement que « le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal mais entre le préférable et le détestable ».
