Le libéralisme bien tempéré de Francis Fukuyama - Par Mattieu Creson

Francis Fukuyama est un grand politologue. Son ouvrage le plus célèbre, La Fin de l’histoire ou le dernier homme,consacrait le modèle démocratique et libéral comme l’unique forme durable d’organisation politique et économique des sociétés humaines. Mais le libéralisme défendu par lui nous semble être un curieux mélange de libéralisme classique fondé sur le constitutionnalisme républicain, et de liberalism à l’américaine… soit l’inverse exact du libéralisme.


Dans un récent entretien[1] accordé à L’Express à l’occasion de la parution en français de son nouveau livre, Libéralisme, vents contraires (Paris, Éditions Saint-Simon), Francis Fukuyama continue de défendre avec force le modèle libéral, auquel (c’est le moins qu’on puisse dire) ni la Russie poutinienne ni la Chine de Xi Jinping ne sauraient offrir une solution de rechange crédible. L’un des grands mérites de l’analyse de Fukuyama est qu’il replace au cœur même des relations internationales l’existence d’une fracture d’ordre civilisationnel : celle qui sépare les démocraties libérales des régimes autoritaires. (Rappelons-nous en effet que Poutine juge le libéralisme « obsolète » et prétend incarner un autre « modèle » de civilisation…). Le constat suivant qu’avait dressé Fukuyama dans La Fin de l’histoire (1992) reste toujours aussi vrai à notre époque :

« Au fur et à mesure que l’humanité approche de la fin du millénaire, les crises jumelles de l’autoritarisme et du socialisme n’ont laissé en lice qu’un seul combattant comme idéologie potentiellement universelle : la démocratie libérale, doctrine de la liberté individuelle et de la souveraineté populaire. Deux cents ans après avoir animé les révolutions américaine et française, les principes de liberté et d’égalité ont prouvé non seulement qu’ils étaient durables, mais qu’ils pouvaient ressusciter[2]. »

Rappelons ici que la thèse de Fukuyama a souvent été mal comprise ou réduite à quelques idées trop simplistes. Fukuyama n’a en effet jamais prétendu que la démocratie allait inexorablement triompher partout dans le monde, en vertu d’un finalisme historiciste qui conduirait les hommes pour ainsi dire malgré eux, indépendamment de leurs décisions et de leurs actions, vers une forme finale d’organisation sociale. Fukuyama est parfaitement conscient qu’il pourra y avoir des « retours en arrière », écrivant dans La Fin de l’histoire que nous n’assistons pas tant au triomphe de la pratique libérale qu’à celui de l’idée du libéralisme (ibid., p. 97).

« Parmi les divers types de régime qui sont apparus au cours de l’histoire des hommes, ajoute-t-il dans le même ouvrage, depuis les monarchies et les aristocraties jusqu’aux théocraties et aux dictatures fascistes et communistes de notre siècle, la seule forme de gouvernement qui ait survécu intacte jusqu’à la fin du XXe siècle a été la démocratie libérale. »

Cette phrase tracée voilà une trentaine d’année n’a nullement été démentie par les événements récents, n’en déplaise aux tenants de l’irrémédiable « déclin » de l’Occident, dont le modèle serait prétendument concurrencé voire supplanté par le camp des sociétés autoritaires. Celui-ci, souligne Fukuyama dans l’entretien donné à L’Express, a d’ailleurs commis dernièrement deux invraisemblables bourdes : l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 et la politique du « zéro-covid » en Chine, qui a conduit son peuple jusqu’à l’épuisement. Non, il n’y a pas de « solution de remplacement », de « modèle alternatif » au capitalisme démocratique et libéral, lequel reste le seul modèle viable et durable, comme nous l’avait déjà pleinement enseigné l’implosion du communisme à la fin des années 80.