Adolphe Tiers, le bourgeois conquérant



Adolphe Thiers (1797-1877) incarne le XIXe siècle bourgeois dans ses espérances d'ascension sociale comme dans son évolution politique qui l'a conduit d'un orléanisme de la veille à un républicanisme du lendemain en passant par un bonapartisme sentimental, passablement contrarié par sa relation personnelle exécrable avec Louis-Napoléon Bonaparte. Dans la lignée d'un Lafayette, déterminant en 1789, 1815 ou 1830, ce conservateur autoritaire fut aussi l'homme des révolutions, qu'il les suscit^t, comme les Trois Glorieuses dont il fut la cheville ouvrière, ou les réprimât brutalement, comme la Commune qui contribua paradoxalement à fonder la République conservatrice qu'il appelait de ses voeux en prouvant qu'elle pouvait tirer sur le peuple. Admiré pour son aisance intellectuelle et sa puissance de travail, le "petit homme" fut aussi haï en raison de son arrivisme,de ses revirements politiques et de sa brutalité. Pourtant, derrière son habileté manoeuvrière, Thiers demeura fidèle à une certaine idée de la France, héritière de la Révolution française dans sa défense des libertés fondamentales et de la propriété, son refus des privilèges et sa nostalgie de la gloire impériale. Bref, un personnage de la "comédie humaine" qui servit justement de modèle à Balzac et de repoussoir pour les pourfendeurs d'une bourgeoisie qu'il incarna jusqu'à la caricature.

EXTRAIT

François Furet a magistralement résumé son parcours politique hors du commun: "Sa vie a épousé tous les aléas de la crise politique française au XIXe siècle; elle en a suivi tous les virages et elle a tenté d'en conduire quelques-uns. Elle n'a jamais comporté ni grande vue d'avenir ni générosité d'esprit ou d'imagination. Si Thiers est une personne si représentative de la France possédante de cette époque, c'est que, parti de la Révolution, il en a suivi et tragi la cause selon les circonstances, pour sauver la possibilité d'un gouvernement bourgeois. Voltarien, il est devenu clérical; révolutionnaire, il a été l'un des piliers du parti de l'ordre; cocardier, le voici devenu l'homme de la paix; orléaniste, il devient, quand il quitte la scène, un des pères de la République." 

Pourtant, aujourd'hui, Tiers est largement oublié et aucun politique ne se réclame de son héritage. L'orléanisme n'a jamais fait rêver et l'épisode "barbare" de la Commune a toujours gêné les conservateurs aux entournures. Plus largement, l'auteur de De la propriété incarne la paradoxe tellement français d'une France structurellement bourgeoise mais qui refuse de l'admettre.