Charles Maurras ou la contre-révolution permanente - Par Jean-Christophe Buisson
Favorable à une restauration de la monarchie pour en finir avec la guerre civile plus ou moins sourde qui divise le pays depuis 1789, les conflits extérieurs, le désordre des institutions et la décadence politique, diplomatique et culturelle de la France, Charles Marras (1868-1952) a exercé un magistère intellectuel qui allait bien au-delà du cercle de militants du mouvement royaliste de l'Action Française et des milieux nationalistes. Figure majeure de la littérature et de la philosophie durant la première moitié du XXe siècle, cet admirateur de Maurice Barrès s'est engagé dans la politique lors de l'affaire Dreyfus et s'est converti au royalisme par rejet du centralisme jacobin écrasant, selon lui, les libertés et les communautés locales jadis harmonieuses. Journaliste, poète et écrivain ayant souvent appelé à passer à l'action mais rechignant à le faire, il a établi une doctrine dont les racines plongent dans la pensée contre-révolutionnaire et dont la sève a profondémment irrigué la droite française. Discrédité par son adhésion au régime de Vichy (et son antisémitisme forcené), il a laissé une oeuvre considérable qui n'est pas seulement celle d'un "prophète du passé": ses anayses et ses réflexions - par exemple en faveur de la décentralisation - sont aujourd'hui encore régulièrement reprises et remises en lumière par l'actualité.
EXTRAIT
[Charles Maurras] meurt le 16 novembre 1952, à quatre-vingt-quatre ans, laissant derrière lui l'image d'un penseur dont les analyses politiques, philosophiques et esthétiques ont marqué la première moitié du XXème siècle en offrant un cadre intellectuel à tous ceux qu'effrayaient, décevaient ou répugnaient le parlementarisme, l'individualisme, les droits de l'homme, l'urbanisation galopante, le déracinement, le progrès scientifique ou moral, etc. Comme le souligne Michel Winock dans Le Siècle des intellectuels, "la doctrine de l'Action française et l'oeuvre de Charles Maurras ont été une remarquable machine de guerre intelectuelle contre la modernit, [...] synonyme de décadence, de dégénération, de dissolution. Il importait donc de colmater, de reconstruire, de restaurer: oeuvre proprement réactionnaire, au sens étymologique du mot".
Après sa disparition, la droite sera bien en peine de ne pas emprunter les pistes de réflexion qu'il a ouvertes, tant son oeuvre embrasse avec une puissance inégalée tous les thèmes qui lui son chers. Ainsi plusieurs "générations Maurras" tenteront-elles, derrière son disciple Pierre Boutang, de revivifier sa pensée en la débarrassant notamment de ses aspects les plus datés et les plus détestables. Comme si, hormis au sein de la filière libérale grâce à Raymond Aron et Jean-François Revel, aucun théoricien, depuis sa disparition, n'avait réussi à s'imposer et à lui succéder, de ce côté-ci de l'échiquier intellectuel français.
