Nicolas Baverez: «L’improbable pivot français vers l’Indo-Pacifique»

Le réengagement de la France dans le Pacifique répond aux transformations du capitalisme comme à la nécessité de contenir l’impérialisme de la Chine.


Emmanuel Macron a mis à profit son déplacement en Nouvelle-Calédonie, au Vanuatu et en Papouasie-Nouvelle-Guinée pour développer sa stratégie indo-pacifique. Elle repose sur un principe, la défense de l’indépendance des États contre les impérialismes - ce qui vise la Chine -, et sur deux axes: la défense et la lutte contre le réchauffement climatique.

L’Indo-Pacifique, qui réunit les deux océans dans un espace unique, n’a pas de signification géographique et doit tout à la géopolitique. Utilisée pour la première fois par Shinzo Abe en 2007 devant le Parlement indien, la notion s’inscrit au confluent de trois évolutions. Le basculement du monde de l’Atlantique, qui domina le XXe siècle, vers l’Asie élargie, qui regroupe désormais 60 % de la population mondiale et génère 40 % de la production ainsi que 30 % des échanges. La rivalité entre les trois premières puissances du monde à l’horizon 2030, les États-Unis, la Chine et l’Inde, exacerbée par l’expansionnisme de Pékin qui entend conquérir le leadership mondial d’ici à 2049 et bouter les Américains hors d’Asie. La nécessité pour les démocraties occidentales - États-Unis en tête - de s’appuyer sur l’Inde et le Japon pour endiguer la Chine.

Comme l’Europe durant la guerre froide, l’Indo-Pacifique est le théâtre et l’enjeu de la confrontation entre les superpuissances du XXIe siècle. La Chine a annexé Hongkong, accroît sa pression sur Taïwan, construit une grande muraille maritime et se dote de la première marine du monde, tout en créant une vaste zone de libre-échange (RCEP), en cherchant à enfermer les États du Pacifique dans une dépendance économique et financière, en multipliant les projets de bases militaires au Vanuatu, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, à Kiribati ou aux îles Salomon. Le pivot vers l’Asie décidé par Barack Obama en 2008 est devenu une réalité sous la présidence de Joe Biden. Le cantonnement de la Chine, seul objet de consensus dans la classe politique américaine, conjugue découplage économique, interdiction des exportations de technologies, réactivation des alliances stratégiques - à l’image du traité Aukus avec l’Australie et le Royaume-Uni ou du Quad où ils coopèrent avec l’Inde, le Japon et l’Australie -, restructuration du réseau des bases militaires afin de permettre des déploiements plus rapides pour défendre Taïwan tout en limitant la vulnérabilité à d’éventuelles frappes chinoises. L’Inde, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie se rapprochent et intensifient leurs liens économiques comme leur coopération militaire.