Police et justice : ces rancœurs mutuelles qui sapent l’Etat de droit

La tétanie des pouvoirs publics renforce le pourrissement de la situation.


Assiste-t-on à un creusement du fossé entre police et justice ?

Jean-Eric Schoettl : Va-t-on vers un divorce entre police et justice, ces deux piliers de l’Etat régalien ? Celui-ci n’y survivrait pas. Je crois non pas à un divorce, car police et justice sont conduites par la force des choses à coopérer quotidiennement, et souvent en bonne intelligence, mais à l’enkystement de rancœurs mutuelles. Rancœurs sourdes, parfois ponctuées par des scènes, comme dans un vieux couple.

Policiers et gendarmes, rudement éprouvés au cours des dernières années, tout récemment encore par des journées d’émeute d’une ampleur et d’une violence sans précédent, ont le sentiment que la justice les maltraite, qu’elle a plus d’égards pour les voyous que pour eux et que les pouvoirs publics les abandonnent, tout en leur adressant des injonctions contradictoires (rétablir l’ordre, mais sans coup férir). Ils ne supportent plus qu’à l’insécurité physique croissante à laquelle leurs missions les exposent pour le bien de la République s’ajoute l’insécurité médiatique et juridique tenant aux garde-à-vue, mises en examen, détentions provisoires et condamnations prononcées à leur encontre par l’autorité judiciaire pour des actes commis dans l’exercice de leurs fonctions.

De leur côté les magistrats se raidissent contre les accusations de laxisme dont ils font l’objet de la part des forces de l’ordre comme d’une partie majoritaire de l’opinion. Ils dénoncent par avance l’inspiration populiste de mesures qui amoindriraient leurs prérogatives en les obligeant à traiter plus sévèrement les délinquants (par exemple par des peines planchers) ou moins sévèrement les agents des forces de l’ordre (par exemple en les soustrayant à toute mesure de détention provisoire pour des faits survenus dans l’exercice des fonctions).

Les deux parties invoquent, avec d’excellents arguments de part et d’autre, le principe de la séparation des pouvoirs.

Cette situation est extraordinairement dommageable : la coopération de la police et de la justice nous est indispensable, particulièrement à une époque où, pour toutes sortes de raisons, la violence se réinstalle dans la société. Au cours des vingt dernières années, l’ensauvagement, loin d’être le mythe sécuritaire que fustige encore une certaine gauche, est devenu une réalité aussi statistiquement documentée qu’intuitivement perçue par nos concitoyens.