Alexis de Tocqueville, libéral atypique - Par Laetitia Strauch-Bonart


En 1831, un jeune magistrat normand part aux Etats-Unis étudier le fonctionnement d'une jeune démocratie dont il pressent qu'elle imposera son modèle à une France qui, la Révolution et l'Empire passés, a pourtant renoué avec la monarchie. De ce séjour, Alexis de Tocqueville (1805-1859) revient avec un ouvrage, De la démocratie en Amérique, qui fera date dans l'histoire de la pensée politique. Faisant de l'aspiration à l'égalité le fondement de la souveraineté populaire, il souligne l'importance des contre-pouvoirs et salue l'équilibre entre la "décentralisation administrative" et la "centralisation gouvernementale". Procédant ensuite à une étude comparée entre L'Ancien Régine et la Révolution, en France, il établit, à rebours de l'opinion courante, une continuité relevant d'une centralisation du pouvoir, conduisant à une forme de despotisme. Théoricien brillant et préscient, Alexis de Tocqueville eut moins de succès dans sa propre vie politique. Si le député de Valognes fut un éphémère ministre des Affaires étrangères sous la IIe République, l'arrivée au pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte, à qui toit l'opposait, sonna la fin de sa carrière. Passé du parti du moivement au parti de l'ordre, "aristocrate de coeur et démocrate de raison", l'auteur des Souvenirs reste un libéral atypique, ce qui explique peut-être la difficulté pour la droite française à l'ériger comme la référence qu'il mériterait d'être.

EXTRAIT

"A la fin du XXe siècle, Tocqueville, par le truchement de grands intellectuels, a retrouvé la place qu'il mérite dans le panthéon philosophique français. Il connait même une forme de sacre posthume lorsque, dans les années 1980, la droite libérale semble triomphante. (...) [Thatcher, Reagan, chute du mur de Berlin, leaders de la droite française] (...)
La droite d'aujourd'hui, en effet, a prise ses distances avec ce moment libéral, retrouvant sa pente naturelle, le culte d'un Etat vertical et interventionniste. Elle délaisse l'enjeu cardinal du partage et de l'équilibre des pouvoirs, renie le libre-échange et s'en prend volontiers à l'"individualsme" et aux "élites". (...) Cette orientation signe l'aboutissement de la mue opportuniste d'une famille de pensée qui s'est accommodée du régime républicain en conférant à l'Etat l'omnipotence qu'elle accordait hier au roi ou à l'empereur, puis a trouvé dans le gaullisme la parfaite synthèse entre bonapartisme, légitimisme et république conservatrice.
(...) Mais si la droite voulait bien le lire, dans sa richesse et son intégralité, elle y trouverait sas conteste de quoi défendre la liberté à une époque où l'Etat "immense et tutélaire" nous donne l'illusion d'être en toutes choses le dernier recours."