Chantal Delsol: «Ces divergences culturelles radicales qui opposent la Chine et l’Occident»
La philosophe analyse les propos de l’ambassadeur de Chine en France, qui a remis en question la souveraineté de l’Ukraine et des pays de l’ex-URSS et qualifié les massacres sous Mao de «racontars». Des mots qui apparaissent légitimement choquants, mais qui s’inscrivent dans une logique propre à la Chine qui, trop souvent, échappe aux Occidentaux, explique-t-elle.
L’ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, a provoqué un vague d’indignation en niant la souveraineté des pays issus de l’URSS, en regrettant que l’Occident «chicane» sur les frontières postsoviétiques, en désignant les massacres sous Mao comme des «racontars». Les critiques ont été si vives et nombreuses que la Chine a dû désavouer les propos de son ambassadeur sur la souveraineté de l’Ukraine.
Nul doute que l’ambassadeur de Chine fait partie des éléments radicaux: il affirme lui-même appartenir aux «loups combattants» venant au secours de la patrie contre les «hyènes folles» qui attaquent la Chine. Ces images poétiques et tirées du vocabulaire animalier, typiquement chinoises, signifient qu’il ne s’agit plus de faire semblant ou de faire croire - que l’on est démocrate, que l’on croit aux droits de l’homme -, comme l’a fait trop longtemps la diplomatie chinoise. Mais d’afficher clairement ses propres convictions et ensuite de les concrétiser s’il le faut par la force. L’Occident appelle cela un «discours décomplexé», signifiant à juste titre que tous les complexes sont tombés, ceux qui ont pu faire de la Chine une culture embarrassée de n’être pas assez «moderne». On touche là la caractéristique de cette culture: les Chinois ne s’affichent pas, contrairement aux autres cultures, comme des victimes historiques de l’Occident (qu’ils sont pourtant aussi) avides de récupérer les avantages de ce statut de victime. Contrairement aux autres cultures, s’ils ont été avalés par l’Occident, ils n’ont pas été digérés, et peuvent afficher une culture viable face à la nôtre, capable de survivre telle quelle, et sans nous ressembler, dans les tempêtes modernes et postmodernes.
Ce régime ne cherche pas, comme les nôtres, à protéger la liberté des personnes en la rendant compatible avec la nécessité d’un gouvernement. Son but est ailleurs.
Entre le péril de la démocratie occidentale et celui des droits de l’homme, on trouve le péril du « nihilisme historique » : telle est nommée la liberté de la presse capable de parler des méfaits de Mao.
