La colère et l'oubli : Les démocraties face au jihadisme européen - De Hugo Micheron

Hugo Micheron, chercheur rattaché au Ceri, qui a enseigné à Princeton, publie La Colère et l’Oubli. Les démocraties face au jihadisme européen (Gallimard). Un essai passionnant, précis et documenté sur l’implantation progressive du djihadisme sur le sol européen depuis les années 1990. Une histoire de trente ans qui contredit ceux qui réduisent le phénomène à une "réaction" contre des injustices passées ou présentes.


D'où vient le jihadisme ? Où va-t-il ? Depuis l'effondrement de Daech en Syrie, ces interrogations semblent avoir disparu du débat public. Certes, les affaires qui émaillent tragiquement l'actualité rappellent que le sujet du terrorisme islamiste est loin d'être réglé. Mais en dehors des attentats, il est urgent de comprendre ce qui a permis au jihadisme de devenir, en l'espace d'une génération, un enjeu politique, sociétal et démocratique de premier plan. Hugo Micheron retrace avec précision ce qu'est le jihadisme depuis 1989, au-delà de la simple menace sécuritaire et du seul cas de la France.Il propose la première histoire du jihadisme européen, un phénomène d'abord ignoré, dont les transformations sont passées inaperçues et dont les implications sont considérables pour les équilibres actuels et futurs des démocraties européennes. C'est un récit à hauteur d'hommes et de femmes, sur plusieurs continents, qui permet de comprendre pourquoi l'Europe a été autant frappée par les attentats, de Stockholm à Madrid en passant par Nice, Paris, Londres et Berlin. Il éclaire la nature du jihadisme en Occident, ses métamorphoses passées et présentes, et nous fait prendre conscience des enjeux de la décennie à venir, car c'est quand on s'y attend le moins que les attentats nous frappent.

Hugo Micheron : "Nous n’arrivons pas à penser le djihadisme comme une idéologie propre"

Il est toujours utile d’élargir la focale et de sortir du cadre français. Chercheur et maître de conférences à Sciences Po, Hugo Micheron livre, avec le remarquable La Colère et l’oubli (Gallimard), une première histoire du djihadisme européen. Depuis 2001, près de 150 attentats islamistes ont été commis de Stockholm à Madrid, faisant 800 morts. Mais, comme le montre l’un de nos meilleurs spécialistes, loin de se limiter à des attentats sanglants, cette idéologie a d’abord patiemment tissé sa toile à travers des écosystèmes locaux. Elle ne vise rien de moins qu’à saper les fondements de nos démocraties européennes. Cette histoire sonne ainsi comme un avertissement : n’attendons pas la prochaine vague de terrorisme pour traiter le djihadisme non pas comme une simple menace sécuritaire, un symptôme social ou une réaction à notre "laïcité" française, mais comme un problème de fond, à la fois transnational, religieux et politique.

L’Express : Ces dernières années, les nations européennes ont eu tendance à envisager le djihadisme qui les touchait à l’aune de leurs spécificités "locales" (la laïcité française, le "différentialisme culturel" allemand etc.). Vous dites, vous, que l’échelle pertinente est l’Europe de l’Ouest…

Hugo Micheron :
Pour essayer de comprendre ce à quoi nous avons affaire, il faut se focaliser sur les éléments tangibles dont nous disposons. Parmi lesquels le nombre de départs pour Daech. Ainsi, étudier le djihadisme européen à travers les 6 000 départs qui ont eu lieu depuis le territoire de l’UE à 28 (avec le Royaume-Uni), c’est d’abord s’apercevoir que près de 90 % d’entre eux ont eu lieu depuis huit pays seulement, quasiment tous en Europe du Nord-Ouest - à l’exception de l’Espagne. Et quand on resserre encore la focale, on observe à chaque fois le même schéma : le djihadisme se développe dans des zones délimitées ; et au sein de ces zones, des villes ; et au sein de ces villes, des environnements humains et urbains précis. Observer ces similitudes, c’est sortir de l’échelle nationale. Car ce qui frappe, ce sont les ressemblances.

Hugo Micheron: «Face au djihadisme, la démocratie réagit par une vague de colère suivie d’oubli»

Le chercheur, qui distingue des phases de «marée haute» et de «marée basse», nous rappelle l’extraordinaire capacité de rebond des djihadistes. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de faiblesse.
Après la destruction de Daech, l’hydre djihadiste semble reculer, mais, tapie dans l’ombre, elle continue de développer ses réseaux. Il convient de ne pas baisser la garde, car c’est souvent lorsqu’on s’y attend le moins que les attentats ressurgissent.

LE FIGARO.- En France, le dernier attentat islamiste remonte à 2021, on ne parle plus vraiment de cette question. A-t-on tort de croire que le djihadisme et les attentats sont derrière nous?

Hugo MICHERON. -
Oui, on a tort. Dans mon livre, j’ai essayé de mettre en place un schéma explicatif du djihadisme en Europe, de ses origines à aujourd’hui. Il y a eu trois grands cycles, chacun composé d’une marée haute et d’une marée basse. Le pic de marée haute se produit à peu près à chaque fois au milieu des décennies.

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Au milieu des années 1990, les talibans fondent l’émirat islamique ; au milieu des années 2000, nous assistons à l’émergence de l’État islamique d’Irak ; et au milieu des années 2010, Daech instaure son «califat islamique». Ces trois structures, l’émirat, l’État islamique puis le «califat», sont trois enveloppes de plus en plus démesurées qu’ont utilisées les djihadistes pour justifier l’existence de leur projet.